Le Figaro, 19 février 2026, par Pierre Adrian

« Un écrivain des marges, éloigné de l’establishment littéraire » : Vitaliano Trevisan, une trajectoire à part

Couvreur, fabricant de meubles, maçon, portier de nuit, géomètre, convoyeur de métaux précieux, dealer, serveur, glacier… la liste interminable de ses métiers, des petits boulots non déclarés à contrat à durée déterminée, aura fini par constituer l’œuvre majeure de Vitaliano Trevisan, né en 1960 dans la province de Vicence et mort prématurément en 2022. Avec Works, publié pour la première fois il y a dix ans en Italie, Trevisan a écrit un livre unique et impossible à décrire, sinon qu’il ressemble à une autobiographie par le travail, miroir d’une vie rythmée d’échecs, de petites combines, de relations amoureuses éphémères ou ratées, d’amitiés poignantes. En quelque 700 pages, Works témoigne de la vie de boulot comme si un homme accoudé au bar vous racontait sa journée à l’usine avec la précision d’un ingénieur formé à polytechnique

Martin Rueff, directeur de la collection Terra d’altri, chez Verdier, où sort le texte aujourd’hui, a traduit Works avec Christophe Mileschi. Selon lui, par cette obsession du lexique ouvrier, à la Flaubert, Trevisan réussit l’exploit de transformer une notice de montage de meuble en littérature. » Il mêle une syntaxe hyper raffinée, parfois alambiquée, au lexique brutal et concret des ouvriers. Je dirais que, pour la sophistication styliste, on pourrait aller jusqu’à Carlo Emilio Gadda, avec le côté obsessionnel d’un Perec. »

Pour comprendre le phénomène Vitaliano Trevisan, auteur d’une œuvre courte mais dense, il faut partir d’Italie, naturellement, où l’écrivain est considéré, quatre ans après son suicide, comme un auteur culte. L’éditeur Simone Caltabellota, trente années d’édition derrière lui, évoque « un écrivain des marges, éloigné de l’establishment littéraire en même temps qu’il est devenu un auteur reconnu par ses contemporains. Ce n’est pas un auteur de best-sellers, mais un écrivain suivi par un lectorat passionné et fidèle. » Caltabellota rappelle en outre que Trevisan a une trajectoire à part dans la littérature italienne contemporaine parce qu’il n’a pas été seulement un auteur de romans. Il fut aussi comédien et acteur. L’ascète glabre au regard clair, visage tarkovskien, joue même le rôle principal d’un des premiers films de Matteo Garrone, Primo Amore. Caltabellota distingue chez Trevisan une « ligne vénète, Nord-Est, avec ce regard latéral sur les choses, en décalage » dans un paysage éditorial fragmenté et moins centralisé qu’en France. Or Trevisan a grandi dans la banlieue de Vicence, non loin de Venise, une région qui a connu après-guerre la fameuse révolution anthropologique dont parlait Pier Paolo Pasolini, c’est-à-dire la transformation brutale d’un monde rural en une vaste zone industrielle, un territoire d’expérimentation du capitalisme à l’italienne.

La Vénétie représente le meilleur et le pire de la PME familiale « made in Italy », sa réussite insolente, son savoir-faire, mais aussi ses petits arrangements, son népotisme, la mort sur les chantiers, l’enlaidissement et la pollution d’une campagne triste à mourir. La plaine vénète demeure le décor cafardeux des livres de Trevisan. Chaque nouveau chapitre de Works commence d’ailleurs par la lecture des petites annonces dans le journal de Vicence. L’auteur monte sur sa moto et traverse des zones industrielles désolées, emprunte des routes nationales grises bordées d’entrepôts pour se rendre à un misérable entretien d’embauche sous des lumières d’hôpital. L’écrivain vénète Alberto Garlini, organisateur d’une des plus grandes manifestations littéraires d’Italie à Pordenone, retrouve chez Trevisan, qu’il a très bien connu, « la rage d’un Thomas Bernhard et le besoin de démasquer l’hypocrisie bourgeoise et le monde économique du Nord-Est. Il porte une grande attention à l’environnement social d’une certaine époque, qui me rappelle aussi le peintre Francis Bacon. Comme un miroir déformant, tu reconnais dans ses livres la corruption du monde qui l’entoure. »

Lire Works, c’est comprendre le mirage du boom économique italien. Trevisan a une vingtaine d’années quand l’héroïne déferle en Italie et ravage une jeunesse en pleine contestation sociale et politique. En province, on ramasse les toxicomanes à chaque coin de rue, dans les jardins publics, les gares et les toilettes des bars. Par chance, l’héroïne est une des seules drogues que Trevisan n’aura pas touchée. Dans Works, il raconte ses misérables après-midis passées à dealer des acides dans un parc de Vicence. Il s’arrête juste à temps pour ne pas sombrer lui aussi, reprend alors le journal, épluche les petites annonces et embauche dans une nouvelle boîte en bordure d’autoroute. Garlini retrouve chez Trevisan, qu’il avait invité à lire en public à Pordenone, « une certaine idée du voyage, de l’errance : un parcours. Il y a dans chaque page un effet d’oralité et de présence physique. Il transformait en performance ce qu’il écrivait. Quand tu le lis, c’est comme une musique que tu écoutes et qui te reste en tête. Un livre de Trevisan, tu le reconnais tout de suite. » Passionné de jazz, Trevisan écrivait aussi en musique, tapant du pied, claquant des doigts, obsédé par la rythmique et la répétition.

« On a fait une œuvre de bienfaisance », sourit Martin Rueff, qui se souvient encore quand on lui a dit, au début des années 2000 :» Trevisan est un écrivain pour vous, Verdier. » Après Les quinze mille pas, publié en 2006, puis Bic et autres shorts, deux ans plus tard, Trevisan rejoint les Éditions Gallimard avec le traducteur Vincent Raynaud pour les deux livres suivants : Le Pont. Un effondrement et Treize. Works signe donc le retour de l’écrivain dans le catalogue Verdier, déjà serti de la prose expérimentale d’un Antonio Moresco ou encore des textes poétiques de Giorgio Caproni, Attilio Bertolucci ou Vittorio Sereni. « Works est un des plus grands livres du XXIème siècle italien estime Rueff. C’est un livre sur : qu’est-ce que c’est que se lever tôt le matin, être fatigué. C’est concret. Il y a bien quelques passages très brefs sur sa vie sentimentale, mais toujours à travers le travail. Avec Christophe Mileschi, nos discussions tournaient autour du rapport entre le raffinement stylistique et la brutalité du monde ouvrier. C’est une prose de la hantise. On est pris par le rythme, on se met à penser comme lui. Works est un livre poignant, porté par une immense mélancolie. Il nous dit qu’on ne peut pas ne pas travailler si on veut échapper au désespoir de l’existence. Et, en même temps, c’est le travail qui le nourrit. » Il y a le fatalisme et l’ironie d’un Cioran dans l’écriture de Trevisan, qui connut un vrai succès d’estime de son vivant. « C’est un des écrivains des années 2000 qui restera, parie Garlini. Il incarnera ces années-là. »

Vitaliano Trevisan s’est donné la mort peu de temps après la sortie de Works. « Il avait habité chez moi quatre, cinq jours et honnêtement je n’avais pas du tout vu la maladie », reconnaît humblement Martin Rueff. Garlini l’a vu pour la dernière fois cinq ans avant son suicide. « Je ne savais pas qu’il allait aussi mal. Sa mort nous a tous touchés. » Trevisan ne parlait que pour lui et au nom de personne d’autre. Works n’est pas un livre engagé, une immersion, un pamphlet contre le travail ou le monde impitoyable de l’entreprise. C’est l’autobiographie d’un travailleur modeste devenu l’écrivain culte d’une génération. Obsédé par la langue et aliéné par le travail, Trevisan a tenté, comme l’écrivait Francis Ponge, de « relever le défi des choses au langage ».