Le Nouvel Observateur, 5 mars 2026, par Didier Jacob
Travailler tue
Il a été manœuvre, serveur dans une pizzeria, maçon, dessinateur technique. Dealer aussi. C’était dans les années 1970 à Cavazalle, petite ville de Vénétie. Avec un copain, le narrateur a trouvé un bon filon : aller aux Pays-Bas chercher de l’acide et, de retour en Italie, revendre la dope en effectuant la culbute. En quelques jours, toute la jeunesse de la ville devient addict aux « étoiles rouges » de Vitaliano. Lequel n’est pas un malfrat comme les autres, mais un véritable anar qui ne croit pas à « ce qu’on appelle la non-violence » : « Si on décide de descendre dans la rue, il faut être prêt à affronter la police, et pas à lui offrir des fleurs, tu parles ! De mon point de vue, […] la seule manière d’offrir des fleurs à un policier, c’est de les lui jeter par la fenêtre, de préférence dans un vase. » Ce point de vue très personnel, Trevisan (1960-2022) l’a défendu dans sa copie de bac sur le terrorisme, en pleine période des Brigades rouges et, pour ajouter à la cocasserie de la situation, en ayant un père flic. Dans cette autobiographie d’un écrivain au travail, Vitaliano Trevisan dresse un tableau ravageur de l’Italie au moment du grand basculement (des années 1970 à la première décennie du nouveau millénaire, de la Démocratie chrétienne au populisme berlusconien) et raconte avec férocité et humour une vie au service de ce capitalisme industriel dont il s’est toujours efforcé de n’être qu’un maillon parfaitement insignifiant. Animé d’une énergie hors du commun, rebelle d’esprit à un point difficilement imaginable, Works brise tous les cadres formels à commencer par celui de sa propre expression. C’est plus qu’un brûlot antilibéral, plutôt une mise en demeure avant expropriation, par laquelle la société se voit sommée de rendre des comptes. Conclusion de l’auteur après sept cents pages d’un marathon moral qui en laissera plus d’un par terre : « Si on y pense, une situation de merde. Je veux parler de la condition humaine en général. […] Non seulement une situation de merde, mais une situation de merde sans issue. »