Le Figaro, 26 mars 2026, entretien réalisé par Mohammed Aïssaoui
« Les carnets sont les coulisses de mes fictions »
Sur la quatrième de couverture, seul lieu de l’explication du projet, il est écrit qu’il ne s’agit pas d’un journal mais de carnets : quelles différences faites-vous ?
Dans leurs journaux, les auteurs racontent leurs journées. Récemment, je relisais un tome de celui de Virginia Woolf, au moment où elle vient de finir Orlando et va se mettre aux Vagues. Elle y raconte bien autant sa progression dans son travail quotidien que les visites de ses amis ou à ses amis, ses diners mondains, ses rhumes, son achat d’une paire de chaussures ou ses séjours à la campagne. C’est aussi ce que fait le Hongrois Sandor Marai par exemple, dont le journal est une splendeur. Ce sont des agendas lesquels sont racontées les choses quotidiennes, un peu comme dans des lettres. Dans les carnets, on ne raconte pas ses journées, et on n’écrit pas forcément chaque jour puisqu’on n’y note que les choses qui vous frappent et vous font réfléchir : des choses vues, vécues, lues ou entendues, des rêves, des incidents, des détails remarqués… Je ne sais pas pourquoi on a appelé « journal » le Journal de Kafka. Car en réalité ce sont des carnets.
Quelle est votre conception des carnets un journal « professionnel », c’est-à-dire lié à votre travail d’écrivain ?
Oui, mais on peut même dire que le carnet lui-même est un travail d’écrivain. Je tiens les miens depuis l’âge de 18 ans, qui est aussi le moment où j’ai commencé à écrire. J’ai continué toute ma vie et je persiste. Je dirais que ce sont les coulisses de mes fictions. Très tôt, j’ai eu besoin de noter des choses qui me frappaient de manière intense. Mes carnets sont donc des collections de choses m’ayant frappée intensément. Pourquoi je les note ? Sans doute pour ne pas les oublier, mais aussi parce que j’ai besoin d’avoir tous ces moments réunis dans un même lieu.
La mention « Rêve cette nuit » revient tout le long du livre où vous décrivez vos rêves, comme, parfois, des éléments de votre vie amoureuse ou liés à votre famille. Est-ce une partie intime des carnets ?
Pas plus que les autres, ou bien autant… Vous trouvez les rêves et les réflexions sur la vie amoureuse et familiale plus intimes que les réflexions sur les livres lus, les films vus, des incidents de la vie ? Moi, non… Tout est intime puisqu’il s’agit de son monde intérieur.
Vous citez nombre de lectures, de films, de pièces de théâtre (superbe passage sur Marie NDiaye), d’écrivains… : à votre avis, quel autoportrait dressent ces carnets ?
Le mien bien entendu. Mais ce que je trouve intéressant, c’est que l’autoportrait dessiné par des carnets est sensiblement différent de celui que révèlent les fictions. Ce n’est pas le même « je » qui parle. Roland Barthes décrit cela merveilleusement dans son cours sur La Préparation du roman. Le « je » des carnets est identique à celui de la vie, des conversations. En revanche, en tout cas chez moi, le « je » des fictions (romans, nouvelles) est un autre. C’est celui que Barthes appelait « l’étranger en soi ».
Écrit-on des carnets en sachant que l’on sera lu ?
Si l’on est engagé dans une vie d’écrivain, on peut le supposer, oui, mais quand on est au travail, autant dans les carnets que dans une fiction, on ne pense pas tellement au lecteur. Ce à quoi on pense, c’est à fabriquer un objet littéraire qui ait de la présence. Le lecteur, on s’en soucie après, quand on décide de publier l’ouvrage et qu’alors on est en dialogue avec ceux qui vont le lire.
Ces carnets peuvent-ils servir de « matériaux » pour vos textes ?
Pas directement… On dira que c’est ce qui se passe derrière, que c’est « l’envers de la tapisserie ». Je n’ai jamais recours à ces notes quand j’écris une fiction, mais il arrive que telle ou telle d’entre elles apparaisse soudain, transformée, comme traduite en image, et soudain participant au travail de l’imagination. Ce qui est certain en tout cas, c’est que je commence une fiction quand, dans mes carnets, je suis arrivée à une conclusion après des mois de notations.
Vingt-deux ans de carnets en 250 pages, même si vous faites souvent court, vous avez dû en supprimer des pages ?
Oui, et c’est même un sujet de plaisanterie avec mon éditrice et mes amis, car je ne peux pas m’empêcher de faire court ! J’ai supprimé pas mal d’éléments relatifs à ma vie amoureuse et amicale pour que les intéressés ne soient pas gênés de se retrouver dans un livre, même s’ils n’y sont pas nommés par leur nom. Et puis j’ai ôté tout ce qui était trop redondant. La redondance est intrinsèque aux carnets puisqu’il y a cette espèce d’acharnement, d’insistance autour de certains thèmes et éléments, comme s’ils étaient interrogés de tous côtés, sans cesse. J’ai conservé cette répétition mais en l’allégeant pas mal.
Vous citez les « Carnets » de Philippe Jaccottet, les chroniques de Lobo Antunes… Y a-t-il un « modèle » du carnet ?
Non, chaque auteur fait à sa manière… Dans Choses vues, Hugo mêlait le journal au carnet. Mais je peux dire que je trouve superbes ceux de Peter Handke, et je me rappelle, dans ma jeunesse, avoir été fascinée par les Cahiers de Valéry. Je pense d’ailleurs que ce sont ces Cahiers qui m’ont mis le pied à l’étrier.