Libération, 6 avril 2026, par Claire Devarrieux

Pierre Bergounioux, années des ombres

Le Carnet de notes 2021-2025 du septuagénaire, plus enclin à la songerie

Les premiers volumes du Carnet de notes de Pierre Bergounioux, entamé en 1980, couvraient dix années. Puis, à partir de la quatrième livraison (2011-2015), on est passé à cinq et les livres se sont mis à paraître en librairie quasiment en même temps que l’auteur finissait de les rédiger. Voici le Carnet 2021-2025. L’actualité de l’écrivain est désormais celle du lecteur. Non que les grands événements soient toujours consignés, mais certains jalons confirment que nous appartenons au même monde. Jeudi 24 février 2022 : « Levé à six heures. La Russie a attaqué l’Ukraine à l’aube pour, dit Poutine, la « dénazifier ». Le mot sonne étrangement, quatre-vingts ans après l’agression hitlérienne contre l’URSS et le président Zelensky, je crois, est d’origine juive ». Le 7 octobre 2023 est passé sous silence.

Quelques mots sur la politique. 7 juillet 2024 : « A huit heures, nous apprenons avec soulagement le résultat des législatives. L’extrême droite ne gouvernera pas. » Pierre Bergounioux et Cathy, sa femme, sont alors en Corrèze, aux Bordes, comme chaque mois de juillet. Ils regagnent Gif-sur-Yvette (Essonne) début août. Le 7 septembre, Pierre Bergounioux est réveillé par les malaises qui assombrissent ce sixième tome, « oppression thoracique, fréquence cardiaque élevée, douleur à la gorge, sous les pommettes ». Les années précédentes ont connu leur lot de misères physiques, on a déjà lu que l’écrivain, affligé de pics de tension, sentait en ces moments la mort venir. L’anxiété et la tristesse sont plus prégnantes que d’habitude. Le septuagénaire (« classe 49 ») insiste sur « le tragique affaiblissement ».

Vers midi, ce samedi de 2024, ça va mieux. « Reste une faiblesse qui m’empêchera d’accompagner Cathy à la manifestation contre la nomination d’un homme de droite à la tête du gouvernement quand le Nouveau Front populaire a obtenu la majorité relative. Elle quitte la maison à une heure et rentrera vers cinq heures et demie après avoir marché de Bastille à République ». Cathy est infatigable. Aux Bordes, ce sont des kilos de myrtilles et de champignons qu’elle rapporte, avec sa sœur. Elle passe la débroussailleuse, « fauche, sarcle, désherbe ». Dans la maison, repeint les chambres, et recommence la même opération à Gif. « Cathy est partout ». Quand elle ne lessive pas la cuisine ou entretient le jardin, elle prépare des repas miraculeux. Chaque jour, elle gagne l’institut où, biologiste, elle se livre à de « mystérieuses expériences » végétales qui ratent souvent, réussissent parfois. Lorsque son époux trouve que « l’énergique amie » en fait trop, il égratigne au passage « la tyrannie de ses plantules ». Sinon, c’est un chant d’amour, constant, renouvelé, pour « la fée » apparue quand il avait 14 ans. Bonheur d’une longue vie conjugale. « J’ai eu ça. »

« Causettes »

Pendant que Cathy semble ne jamais s’asseoir, sauf pour coudre, Pierre Bergounioux s’en tient à son programme. Les trois séjours annuels effectués en Corrèze le voient dans l’atelier en train de souder ses « ferrailles » (s’il en a la force), ce sont ses vacances. L’emploi du temps habituel, excepté le mercredi consacré aux petites-filles, est simple. Le matin, tôt levé, après un tour à la boulangerie afin que Cathy ait du pain frais, il travaille jusqu’à midi. Il écrit pour « des livres pauvres », ces feuillets d’artistes qui échappent au commerce. Il répond à des commandes, préludes à des « causettes » où il retrouvera ses pairs. Il écrit pour Historia sur l’invention de l’écriture alphabétique, pour l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) sur Flaubert, pour les Cahiers de l’Herne sur Nabokov, pour le Point sur la langue française – on lui remet le prix de la Langue française à Brive, sa ville natale, séjour des morts. Il enregistre une émission sur Proust, participe à une table ronde sur Europe, revue centenaire dont il lit chaque livraison. Il peut parler de Pascal comme de géologie. On lui demande une préface pour la réédition (magnifique) de Chasses subtiles d’Ernst Jünger. On sollicite « quelques pages sur les raisons qui m’ont incité, le moment venu, à écrire. »

Le 25 février 2023, cri du cœur qui nous stupéfie : « Un désespoir me prend à relire un papier récent. Je n’ai jamais rien écrit qui vaille. Je n’étais pas de force, n’avais pas le discernement. » 29 septembre 2025, récréation qui nous ravit : « Levé à sept heures. Au mépris de la règle que je me suis fixée en 1966, je déserte le bureau en matinée pour faire trois emplettes. L’infraction ne manque pas d’agrément. » L’après- midi, il reçoit des visiteurs. Le plus souvent, il lit. Lui qui se sent dépassé par l’univers numérique, profite d’Internet pour écouter des entretiens, ou consulter « des sites d’arts premiers. A soixante-douze ans, il me semble avoir fait à peu près le tour de la question. Il est bien temps. » Dans l’ensemble, il est plus enclin à rêvasser, moins concentré dans ses lectures, et ce qu’il considère comme une faiblesse est peut-être adoucissement. Il ne part plus, avec son frère Gaby dans ces expéditions d’où il revenait avec des sacs pleins de livres. Gaby, bientôt retraité, en 2021 « n’en finit pas de vider leur maison d’Orléans, jette des livres par centaines. Nous avons entamé l’épilogue. » Pierre Bergounioux puise dans sa bibliothèque. Ouvrant le tome VI du Journal de Virginia Woolf, lu en 1989, il repense à son père, un an avant sa mort, qui perdait la tête. Il a l’âge que son père avait. Les notes quotidiennes servent à cela : « Tout nous reste mais les chemins d’accès au passé s’effacent. Quelques mots, sur du papier, aident, si on le souhaite, bien sûr, à le retrouver. »

Pandémie

La Covid – l’auteur en tient pour ce féminin académique – est ce qui rapproche le plus les Bergounioux de leurs contemporains. Le couvre-feu de janvier 2021 n’est pas gênant pour l’écrivain, « vivant éternellement reclus, je ne vois aucune différence. Néanmoins, la vie a été chamboulée par la pandémie. Nous allons rester un mois, au minimum, sans voir les petits ». Les- dits petits, le fils cadet, Paul, sa femme Soulef et leurs filles, Sarah et Jeanne, attraperont la Covid plusieurs fois. Début 2021, Cathy « craint d’avoir été contaminée et toute l’inquiétude du monde me rentre dans le corps ». Quand le virus finit par atteindre le couple en octobre 2023, l’affaire est banale. La vaccination est passée par là.

Les lecteurs du Carnet de notes savent que cette famille est austère. Il arrive à Cathy de travailler le 25 décembre, seule, à l’institut. Le diariste évoque son âge sans fêter pour autant ses anniversaires. Le fils aîné, Jean, revient chez ses parents « après une longue absence », nul besoin d’en dire plus. Pour le reste, avant que s’amoncellent les vrais nuages noirs de la maladie, les péripéties sont celles de tout le monde, contrôle technique des deux voitures, ordinateur à remplacer. Et on savoure encore, pendant qu’il est encore temps, les papillons rares, la vipère familière qu’il va falloir estourbir, le premier merle de l’année, le brugmansia soudain en fleurs et le liquidambar qui rougit.