Libération, 17 avril 2026, par Frédérique Fanchette
Flip, Daudet. La mort comme dans un moulin. Jean-Jacques Salgon piste un « fils de » anar
A son enterrement en 1923, Philippe Daudet, petit-fils d’Alphonse, auteur des Lettres de mon moulin, eut tout le gratin du Paris des années 1920. Manquait Marcel Proust, mort l’année d’avant. Mais son frère, le docteur, était là. Dans Flip, titre tiré du surnom donné par sa mère au garçon de 14 ans, Jean-Jacques Salgon dresse une liste non exhaustive des personnalités présentes à Saint-Philippe-du-Roule, dont le comte de Bourqueney, représentant du duc d’Orléans, interdit de territoire, et du côté des lettres Paul Bourget, Maurice Barrès, Raoul Ponchon, Paul Morand, François Mauriac, etc., « toute une brochette d’hommes de lettres que les surréalistes s’apprêtaient à vouer aux gémonies, si ce n’était déjà fait ».De quoi faire se retourner dans son cercueil la pauvre dépouille de l’adolescent à la figure explosée par un coup de feu, vraisemblablement volontaire.
Fiche dans le Maitron
Les derniers mois du petit-fils d’Alphonse, fils de Léon Daudet, figure réactionnaire de l’Action française, avaient été traversés d’aspirations nihilistes. Et aujourd’hui dans le Maitron, dictionnaire biographique des mouvements ouvrier et social, il a sa fiche aux côtés d’autres célèbres anarchistes. Le livre de Jean-Jacques Salgon est une déambulation médiumnique sur les traces de cet enfant précoce dont le triste sort déclencha une affaire judiciaire palpitante. On prétendit qu’il s’agissait d’un assassinat ; le père accusa le chauffeur du taxi dans lequel fut retrouvé l’agonisant d’avoir été de mèche avec la police ; un procès en diffamation aboutit à une peine de prison pour l’illustre polémiste de l’Action française. Il y eut même une évasion puis une grâce.
Mais qui était véritablement cet adolescent ? Tout est bon pour chercher l’entrée des failles spatio-temporelles. Et Paris se prête bien à ce jeu. L’auteur, s’appuyant sur des archives de l’époque, reconstitue la fin de Philippe avec une matière à la fois documentaire et rêveuse. Il ne remplit pas les vides, comme on le voit dans d’autres livres, par des dialogues reconstitués qui puent l’anachronisme. Flip était fugueur et voleur. Avec l’argent dérobé aux parents, il espéra, après une rapide fuite à Marseille, partir pour le Grand Nord via Le Havre. Mais il revint finalement à Paris pour rejoindre des lieux anarchistes. Le garçon, inspiré par Germaine Berton, meurtrière du chef des Camelots du roi, Maurice Plateau, aurait alors affirmé être prêt à descendre son propre père, Léon.
L’auteur garde une distance amusée vis-à-vis de son héros, mêle passé et présent, comme on aime bien le faire aujourd’hui. Il déroule son obsession et les étapes de son enquête. Le voilà sur une pointe marseillaise, « lieu présumé » d’une « pêche miraculeuse »ou remontant à Paris le boulevard Magenta à la recherche du 126 devant lequel eut lieu le coup de feu fatal, le voilà encore avec son ami l’écrivain Jean Rolin à Draveil (Essonne) où était la maison des grands-parents Daudet. Pour se promener à la rencontre des fantômes, il vaut mieux de la précision. Ainsi lors de la fugue de Flip au Havre, alors que sa résolution de rentrer à la capitale est prise : « Vers 10 heures, il embarque en troisième classe dans l’omnibus 126, arrivée prévue à 16 h20 ».
Barrière Art déco
Flip écrivait (lui des poèmes) comme son grand-père, son père, sa mère, et son oncle Lucien, grand ami de Marcel Proust. Jean-Jacques Salgon ne craint pas les coups de volant temporel et les digressions. Arthur Rimbaud, autre fugueur, trouve une place de premier choix dans le livre avec le détail de ses départs de Charleville. L’auteur feint de le croiser devant la gare de l’Est, cherchant désespérément de l’argent. Plus tard, au Père Lachaise, Salgon s’arrête devant la tombe Daudet à la barrière Art déco, avant une autre étape. « Même si je suis sur les traces de Germaine Berton [qui tenta de se suicider un an après la mort de l’adolescent avec lequel elle aurait eu une hypothétique histoire, ndlr], je ne me sens nullement disposé à avaler une dose de poison indien pas plus qu’à me plaquer un browning sur la poitrine. J’ai simplement le désir de refaire son parcours de novembre 1924, comme un bon pèlerin qui s’acquitterait avec conscience et ferveur de sa mission commémorative. Constater à chaque pas que tout a changé ne me gêne en aucune sorte, car ayant en tête tout une imagerie pour moi très vivante, c’est l’épaisseur du temps que j’ai l’impression de traverser. »