Dernières nouvelles d’Alsace, 24 avril 2026, par Serge Hartmann
Mourir à 14 ans…
Samedi 24 novembre 1923, dans un taxi parisien, Philippe Daudet, 14 ans, se tire une balle dans la tête. Le mystère de son suicide entraîne Jean-Jacques Salgon dans une enquête qui éclaire les vies littéraire et politique de la France de l’entre-deux-guerres.
II n’avait pas connu son grand-père, Alphonse Daudet, grande figure populaire de la littérature française, décédé une dizaine d’années avant sa naissance.
Mais avec un père, Léon Daudet, écrivain, journaliste polémiste, député monarchiste et dirigeant de l’Action française, le jeune Philippe avait senti peser très tôt le poids d’un nom qui ne laissait pas indifférent. On pourrait encore y ajouter Lucien Daudet, l’oncle, peintre et lui aussi homme de lettres, qui fut l’ami et probablement l’amant de Marcel Proust.
L’amant d’une militante anarchiste ?
Avec une telle lignée, on ne s’étonnera pas que Philippe Daudet ait pris la plume dès l’adolescence. Il laisse derrière lui un recueil de 16 poèmes, intitulé Parfums maudits, sous nette influence baudelairienne, que traversent les thèmes du départ et de la mort.
Cette mort qu’il se donne à l’âge de 14 ans et demi, dans l’après-midi du 24 novembre 1923, d’un coup de pistolet dans la tempe droite, à l’arrière d’un taxi circulant dans Paris, intrigue Jean-Jacques Salgon. Qu’est-ce qui pousse un fils de bonne famille à mettre fin à ses jours ? Que dit ce suicide de la tribu Daudet, située à l’épicentre de la vie des lettres françaises, et de cette époque dans laquelle elle était fortement engagée ?
Présenté comme un roman, mais participant davantage de l’enquête et du récit subjectif, Flip emprunte son titre au surnom affectueux que la mère de Philippe, Marthe, journaliste spécialisée dans les potins mondains et les articles culinaires, lui avait attribué.
Avec Léon Daudet, ils formaient un couple de parents inquiets pour ce fils à l’imaginaire rimbaldien, adepte des fugues à répétition, rêvant de grands espaces, de Patagonie et du Canada, s’enfuyant vers Marseille ou Le Havre sans jamais parvenir à prendre place dans un bateau.
Jean-Jacques Salgon fait ressurgir la silhouette de ce garçon à la fois fragile et décidé
À un siècle de distance, épluchant les articles de presse, puisant dans les textes des contemporains (mémoires, correspondances…), Jean-Jacques Salgon fait ressurgir la silhouette de ce garçon à la fois fragile et décidé, un grand gaillard faisant plus que son âge, issu d’une famille monarchiste, catholique et antisémite, mais frayant dans les milieux anarchistes de la capitale.
Au point que la militante libertaire Germaine Berton, jugée pour avoir assassiné en janvier 1923 Marius Plateau, directeur de la Ligue d’Action Française, prétendra avoir été la maîtresse du garçon. Détail savoureux : elle s’était rabattue sur Plateau faute de pouvoir accéder à Léon Daudet, son premier choix.
Entre Loire, Rhône et Seine, entre Touraine, Provence et région parisienne, Jean-Jacques Salgon suit cette vie brève et intense, en arpente les territoires et confronte le temps présent au temps passé.
Il convoque aussi cette scène littéraire et politique des années 1920, ce creuset de l’extrême droite d’où Flip avait apparemment cherché à s’extraire, dans un déchirement dont témoignent ses dernières lettres, l’amour pour ses parents demeurant intact.
Un beau livre sur une âme déchirée, chargée d’électricité. Seul regret : que l’auteur n’ait pas traité l’énorme scandale (Léon Daudet dénoncera un assassinat politique de son fils) et l’affaire judiciaire qui suivirent.