Libération, 9 mai 2026, par Éric Loret

Mètres d’ouvrages. Le livre comme objet et comme expérience par Michel Jullien

On peut avoir été dyslexique et diagnostiqué futur camionneur par ses profs, avoir commencé sa carrière comme tourneur-fraiseur et devenir cependant écrivain – en plus d’alpiniste –, c’est le cas de Michel Jullien. En passant par les cases enseignant et éditeur. Ce qui fait beaucoup de livres éclusés en route, on s’en doute, en plus de ceux qu’on a écrits soi-même.

Mondains

Michel Jullien possède une énorme bibliothèque et, comme il le raconte au chapitre huit, ça ne s’arrange pas si l’on emménage avec une liseuse impénitente – on connait le problème : comment ranger ce fatras, doit-on éliminer les volumes en double et si oui, quel exemplaire garder, sans parler des trous, chevilles et crémaillères qui salopent les murs du nouveau nid. Dans le Format d’un livre, Jullien choisit d’examiner l’objet « livre » dans sa matérialité sans presque jamais parler des contenus, sauf à considérer que telle remarque vaut pour un commentaire esthétique, quand on a « Un Paul Auster par exemple à caser » sur une étagère pleine à craquer, « mais tous les autres Paul Auster font la sourde oreille ; ils font les constipés, ligués contre l’intrus, tout Auster fût-il ». Faut-il forcer, sacrifier un volume ou tout décaler vers une planche supplémentaire ?

On sait que l’auteur est un champion du détail arpenté, chemin faisant sans but obligé (voir entre autres la promenade de la chienne Denise dans Denise au Ventoux, en 2017). L’écrivain raconte ici une bonne partie de sa vie par son rapport physique à la lecture (lunettes, crampes au pouce, passages cochés qu’on relit vingt ans plus tard avec désolation, etc.) et à produire en même temps un essai sur l’existence car, pour chaque livre, « nous avons versé dedans une part de notre temps » et « un peu de notre vie y est désormais enfermée, capable de renaitre. » Même si – qu’on se rassure –, Jullien pratique comme nous tous la PAL (pile à lire) jamais terminée voire jamais commencée, certains ouvrages n’étant emmagasinés que pour « y puiser une référence » au cas où.

Donc, tout y passe de ce totem de papier (le numérique est expédié d’un « je n’ai rien contre »), depuis la façon de tenir le volume jusqu’à l’usure des « i » avant l’impression offset, en passant par la boîte à livres citadine ou une amusante page de Pline sur les différents types de papyrus (livre XIII, §23 de l’Histoire naturelle). On y apprend qu’en dessous du « saîtique », le papier, impropre à l’écriture, n’est plus bon qu’à emballer. Le chapitre sur la collection « Pléiade » de Gallimard vaut son pesant d’acide sulfurique : « Mondains de haut rang, ces livres usent de papier mince, comme talqué, chamois, un papier bible de 36 grammes au mètre carré fourni par les Papeteries du Léman dont les usines de Haute-Savoie ont leur siège dans une ville au nom bien trouvé : la commune de Publier, 7 500 habitants (les Publiérains). »

Coupe-papier

Entre le « ressort » et la « pincée » (deux techniques pour tourner les pages), Michel Jullien nous fait aussi découvrir Titivillus, le démon responsable de toutes les coquilles typographiques ; l’inspiration que le coutelier Massicot trouva peut-être dans la guillotine et comment les éditions Corti rendirent en 2004 obsolète l’usage du coupe-papier ; ou pourquoi la lecture est une affaire de rond (le volumen antique) et de carré (le codex chrétien). Mais son apport principal réside dans une méthode inventée par sa fille alors enfant : pour juger de la qualité d’un livre, il suffit d’en prendre le premier et le dernier mot. Si le résultat signifie quelque chose, le livre est bon. Par exemple, Molloy de Beckett (« Je » « pas »), c’est nul. Appliquons cela au Format d’un livre, et trichons un peu : « Chevet » « d’éternité ». Ça marche, le livre est donc bon, en plus de se voir résumé.