La Croix, 27 mai 2026, par Béatrice Bouniol
Le philosophe Marc Crépon poursuit son travail sur la violence et signe un essai saisissant sur les régressions à l’œuvre aujourd’hui, auxquelles nous devons apprendre à résister.
Certains philosophes accompagnent leurs contemporains de si près qu’ils se font parfois lanceurs d’alerte. Marc Crépon compte parmi ceux-là, qui, depuis vingt ans, met en lumière le retour de la violence dans nos sociétés. Ses outils à lui sont des concepts, souvent puissants, ainsi qu’une analyse fine des événements. Et l’époque, grosse de menaces, ne cesse de confirmer ses hypothèses les plus alarmistes.
Ainsi a-t-il forgé le concept de « consentement meurtrier », qui consiste à rompre avec l’attention et le secours inconditionnels que l’on doit à autrui du fait de sa vulnérabilité et mortalité. Ainsi a-t-il disséqué les effets de la violence, la destruction du tissu de relations qui rend une vie humaine et la transformation de sa proie en chose. Ainsi décrypte-t-il maintenant les « régressions » en cours, qui apportent une nouvelle légitimité à « des façons de dire et de faire, des discours et des actes violents qu’elles n’ont jamais accepté de voir interdits et sanctionnés ».
Ce sont ces « forces de la nuit », rassemblées aujourd’hui sous la bannière du national populisme, qui ont suscité cet ouvrage inquiet. Dans le moment que nous vivons, elles interagissent, éclaire le philosophe, avec les « forces du jour » qui « entretiennent l’illusion d’une paix acquise », et les « forces de la critique » qui défendent, elles, des droits et libertés qu’elles jugent toujours perfectibles. Les forces de la nuit ne s’y trompent pas d’ailleurs, s’attaquant aux libertés académiques, aux médias comme à la culture, sous prétexte d’élitisme ou de « wokisme ».
Voilà pour le champ de bataille. Le philosophe précise ensuite les lignes de front, en premier lieu la justice internationale. Attaquée dans ses principes, comme à travers ses tribunaux et ses juges, elle est fragilisée depuis l’origine par trois fléaux : l’expansionnisme, le racisme et le virilisme. « Rien ne garantit que nous soyons sortis de cette “culture”. N’est-ce pas, en effet, son retour spectral qui, bien au contraire, ne cesse de nous rattraper, tantôt ici, tantôt là », avance l’auteur, inscrivant notre présent dans une histoire longue de la violence.
Que faire alors ? Déjà, ne cautionner aucune de ces violations du droit, inévitablement suivies par d’autres. Ne pas laisser dire qu’elle se fait « en notre nom », ajoute Marc Crépon, soulignant la nécessité de pouvoir, malgré l’attachement à une communauté, se « désolidariser » pour ne pas consentir à des formes de violence.
Se souvenir de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et ne pas se fier aux seuls États-nations pour établir la paix dans le monde. Garder à l’esprit, aussi, cette autre leçon : « Nous ne voulons jamais y croire. Nous nous donnons mille raisons de rester incrédules, jusqu’à ce que le retour du spectre ne puisse plus se laisser ignorer, comme c’est le cas aujourd’hui. »
Pris de court, nous ne sommes néanmoins pas dépourvus de ressources. À ce retour de la violence, nous pouvons opposer une culture de l’empathie, l’exercice de notre pensée critique, ou les principes des Lumières que sont la tolérance, la liberté d’opinion, de croyance et de pensée, le refus de l’arbitraire comme de l’obscurantisme. Et nous préparer à les défendre.