La Tribune dimanche, 24 mai 2026, par Philippe Ridet

Ouvrir la boîte noire

C’est un des secrets les mieux gardés de la littérature française contemporaine. Pourtant, une bonne quinzaine de livres en trente ans ont permis à Anne Serre d’égaler les meilleures écrivaines de sa génération : Ernaux, Reza, Laffont, Ndiaye (et on en oublie certainement). Elle a de l’une l’attachement aux racines, de l’autre l’ironie, d’une autre encore les sentiments de n’exister que dans l’écriture. Ce livre vient à point nommé souligner l’importance d’Anne Serre, Prix Goncourt de la nouvelle en 2020 et finaliste du Booker Prize 2025

Lire un journal, c’est entrer dans une vie, quand bien même ce récit se concentrerait sur des notations inspirées ou triviales, des coups de cœur pour des livres ou des films peu contemporains, des récits de rêves parfois ennuyeux comme souvent les récits de rêves, mais essentiels à la compréhension de la mécanique de création chez l’écrivaine. Ainsi cette remarque amusée de janvier 2009 :« Ennui puis angoisse […]de tourner en rond depuis des mois. Mais la nuit, quelle activité onirique ! Me réveille avec l’impression d’avoir énormément travaillé. »

Cependant, même muni d’une autorisation, on avance sur la pointe des pieds, incertain de ne pas déranger. Puis, au fil des pages et des années qui défilent, on prend ses aises, on voudrait en savoir plus. Qui sont P, X et C, initiales derrière lesquelles Anne Serre masque ses proches, les protagonistes de sa vie, ses amours ? Même si ce livre-ci suscite moins la curiosité indiscrète que la complicité amusée, il n’empêche qu’on voudrait savoir, forcer les serrures de la vraie vie. Mais Anne Serre tient dans son giron son trousseau de clés. Tout juste saura-t-on qu’elle quitte un amour, que ses sœurs et son père disparaissent, qu’elle s’achète un manteau (elle adore acheter des manteaux). Une ou deux lignes, juste un volet qu’elle entrouvre. La vraie vie est ailleurs, dans la littérature.

Et c’est ainsi qu’il faut lire ses carnets, comme la boîte noire d’une œuvre. Le fournil où monte la pâte. Opportunément, les éditions Verdier nous en offrent un échantillon, rééditant un court récit aux frontières du réel et de la fantasmagorie, Sous les arbres, une prairie, dans lequel l’art et la manière d’Anne Serre apparaissent tout entiers.