Le Monde des livres, 22 mai 2026, par Frédérique Roussel
Quid du droit face aux tempêtes du siècle ?
L’Internationale des rivières et Liberté, dignité et habitabilité imaginent des solutions juridiques à l’urgence climatique.
Donner de l’espace au temps long pour réfléchir au-delà du présent. Le droit peut constituer un levier d’activation de l’avenir. L’écriture juridique est devenue incontournable. C’est le présupposé de deux essais « écologiques » qui viennent de paraître, chacun sous une forme différente. L’Internationale des rivières le met carrément en acte, ici le droit a déjà redessiné notre rapport à la nature. Camille de Toledo a écrit un récit d’anticipation qui se situe au-delà de 2035, année où ont été reconnus divers écosystèmes (espèces animales, végétales, minérales et même certains cycles biochimiques tels que le cycle de l’eau) en tant que « personnes juridiques », par la loi dite de personnification des entités naturelles ou loi Hermitte. Davantage de l’ordre du manifeste – « un petit tract pour un long siècle » –, Liberté, dignité, habitabilité appelle à consacrer le « principe habitabilité » dans le droit : « C’est un mot extraordinaire qui mérite qu’on lui donne une portée juridique extraordinaire. » Dans les deux cas, il s’agit de mettre des idées sur la table pour qu’elles mûrissent, pénètrent les consciences et cheminent vers une législation. C’est ainsi, estiment-ils, que la sensibilité collective change.
Travailleur esclave
L’objet de ces livres n’étonne pas vu la sensibilité de leurs auteurs. L’écrivain Camille de Toledo, qui a œuvré à un Parlement de Loire pour doter le fleuve d’une personnalité juridique, poursuit son engagement. Le philosophe Baptiste Morizot, qui enseigne à l’université Aix-Marseille, est connu pour travailler sur les relations avec le reste du monde vivant ; son coauteur, Laurent Neyret, professeur de droit à Sciences-Po, a pour spécialité « le droit face à l’urgence écologique ». Dans chaque texte, les propositions sont raisonnées, argumentées et imparables.
Après le Fleuve qui voulait écrire. Les auditions du parlement de Loire (Les liens qui libèrent, 2021), Camille de Toledo prend le parti de la fiction. Peut-être par confiance dans le pouvoir de la littérature pour imprimer les imaginaires – on dit que la société a besoin de « nouveaux récits ». Le choix de la spéculative fiction permet en effet de challenger l’avenir. On n’y est pas encore ? Imaginons qu’on y soit, quels en sont les impacts ? Comment aller plus loin ? Le narrateur de l’Internationale des rivières a participé au combat pour changer le statut de « L » (on suppute qu’il s’agit de La Loire mais aussi d’une désignation générique pour les cours d’eau). La loi Hermitte de 2035 a ainsi donné des droits à des rivières, à des forêts, à des montagnes etc. donc susceptibles d’intenter des procès à des entreprises par exemple avec dommages et intérêts.
Mais quelques années plus tard, ses avocats veulent aller encore plus loin : Il faut « en finir avec le statut de travailleur esclave des entités et des cycles de la nature ». Ils veulent que « L » soit reconnue comme une entité travailleuse. Cela ouvre la porte à de multiples débats. Bien charpenté, fluide, le livre de Camille de Toledo pousse le bouchon jusqu’à imaginer à la fin un entretien réalisé avec le narrateur/auteur, le denier qu’il ait donné, le 30 novembre 2055, quelques semaines avant sa mort…
Dans un même mouvement d’utopie pragmatique, et qui s’en réclame, Liberté, dignité, habitabilité vise à ce que nous considérions l’habitabilité comme une valeur à protéger. Que cette valeur soit gravée dans la loi « pour tenir face aux tempêtes du siècle », à l’instar de la liberté et de la dignité.
Interdépendances
L’humanité n’est pas une île écrivent les auteurs, elle est un archipel de relations entre les formes de vie. « Il ne suffit pas de préserver les grands équilibres planétaires – gaz à effet de serre, climat, cycles de l’eau. Il faut protéger le tissu fin des interdépendances : les pollinisateurs et les vers de terre, les forêts et les récifs, les microbiomes et les mycorhizes et toutes les cultures de cohabitation qui amplifient la vie ». Une valeur protégée s’incruste dans les esprits, devient une norme. Leur pari, c’est qu’au siècle prochain, l’habitabilité sera une évidence héritée. « Et que, comme on dit aujourd’hui, « les privilèges de naissance, ce n’est pas tolérable au nom de l’égalité », quelqu’un dira en 2100 : « Non, ça n’est pas tolérable – au nom de l’habitabilité ». Et pourquoi pas ?