Le Temps, 2 mai 2026, par Alexandre Demidoff
Camille de Toledo, archiviste des âmes
Il se définit comme une vieille âme, mais forge, d’un livre à l’autre, l’idéal d’un futur moins barbare que nos temps présents. Tandis que son Thésée, sa vie nouvelle, bouleverse au Théâtre de Vidy, l’auteur français recoud les fils de ses existences
Camille de Toledo tombe du ciel comme le goéland sur la vague. Il dépose devant vous une agate, la pierre de la douceur. Il ne dépose rien en vérité, mais c’est tout comme. Sur la terrasse du Théâtre de Vidy, à l’heure de l’éclair au chocolat et de la limonade, l’écrivain vous confie, comme une bille précieuse, sa douceur, celle qui est le fruit d’une colère jamais tout à fait enfuie. Ces jours à Lausanne, le bâtiment conçu par Max Bill est sa maison. Il y bivouaque, dans la petite salle de la Passerelle où il expose son atelier, espace où cohabitent photos sépia, coupures du monde, feuillets d’Hypnos, tout ce qui compose Thésée, sa vie nouvelle (Ed. Verdier), récit qui entrelace dans un même courant le chaos du vingtième siècle et le chagrin des siens.
Camille de Toledo, 50 ans, a la noblesse d’une vieille âme, c’est son mot : il élargit le chant des ombres. Il n’écrit pas le nez rivé sur son ego – cette maladie du siècle –, mais à partir de sa peau, de ce palimpseste dont il est le dépositaire. Son Thésée surgit d’un corps-caverne, il s’avance vers la lumière, dans l’espoir insensé de rompre la chaine des désastres qui écrasent sa colonne vertébrale. Le 1er mars 2005, son frère aîné, Jérôme, se suicide. Sa mère, Christine Mital, rédactrice en chef du Nouvel Obs, meurt sous le poids de la douleur le 26 janvier 2006, jour anniversaire de Jérôme. Son père, Gérard Mital, producteur de cinéma, s’éteint en 2010.
Ces âmes blessées rejoignent le cortège des ancêtres, ceux que la comédienne Valérie Dréville et le metteur en scène Guy Cassiers honorent dans leur version de Thésée, sa vie nouvelle, à l’affiche jusqu’au 3 mai. Camille de Toledo a assisté à une représentation. La nuit qui a suivi, il a fait des rêves étranges, comme si le spectacle devenait golem, de l’autre côté du miroir, pour ouvrir aux quatre vents les chambres endormies. Et pour que les fantômes se parent d’étoffes extravagantes et belles.
A 14 ans, la chute du paradis
L’Histoire comme présence. On lui demande quand il a su qu’on n’y échappait pas. Tandis que des marins d’eau douce hissent les voiles au loin sur le lac, il se rappelle ses 10 ans, dans la maison tout près de la forêt où la famille Mital se croyait heureuse à jamais. « J’ai vu à la télévision une fillette qui avait mon âge, prisonnière, dans un pays d’Amérique latine, d’une coulée de boue. C’était incompréhensible. Plus tard, il y a eu 1989, la chute du mur de Berlin, l’euphorie des peuples libérés, l’impression que tout cela était cousu de fil blanc. J’avais 14 ans, c’est à cette époque que nous avons déménagé à Paris. Et ça a été comme la chute du paradis. Nous avions vécu dans les bois et je découvrais une ville minérale et une comédie sociale, toutes ces discussions à table où étaient invitées des figures de la gauche. »
Camille de Toledo a l’éloquence pénétrante des arpenteurs de nuits blanches, ses mots sont magnétiques parce que lavés par l’aube, tamisés par la crypte d’une sensibilité extrême. Dans son visage d’archiviste des ombres, il y a l’enfant qu’il était, quand il s’appelait encore Alexis Mital, bagarreur, mais pour rire. Thésée, sa vie nouvelle est une fable et un poème à la fois, sur les cendres des espoirs des aïeux. Lui, Camille, a voulu rompre pour toujours avec Paris, cette ville où tout sonnait faux. C’était en 2010 après la mort du père. Avec ses trois enfants et leur mère, il prend le train pour Berlin. Ce choix est vertigineux, il le sent sans le savoir. Il s’est juré de faire tabula rasa. Mais voilà que les pavés de la capitale allemande murmurent la barbarie d’autrefois.
Un judaïsme créole
C’est là que le corps se fait chœur, qu’il réclame un requiem. Et c’est là que Camille tapisse le sol de sa chambre de photos et de lettres de ses parents. L’écrivain devient Thésée. Dans le labyrinthe où grogne le Minotaure, il dialogue avec l’arrière-grand-père juif qui a cru que la France serait un eldorado. Et qui, après la mort de son garçon bien-aimé, Oved dans le livre, s’est suicidé en 1939. Dans le récit, ce sont les aïeux de sa mère. Dans la réalité, ce sont ceux de son père, du côté de sa grand-mère, de Toledo.
« Enfants, mon frère et moi, nous étions traités de sales juifs. Ma grand-mère a épousé un Mital. Mon père était obsédé par la généalogie. Je l’ai accompagné en Israel. Et j’ai fait un chemin de conversion. J’ai voulu parler le yiddish, cette langue transnationale et j’ai fini par apprendre l’hébreu. Mon judaïsme est libéral, c’est celui de l’écrivain Stefan Zweig, il est non-territorial, non-nationaliste, c’est un judaïsme créole, le seul capable aujourd’hui de sauver le judaïsme. Car le sionisme politique, celui que Theodor Herzl théorise à la fin du dix-neuvième, qui postule que la terre promise est vide d’habitants, a engendré une folie. »
Hantise du passé ? Ne croyez pas cela. Obsession de l’avenir plutôt, mais l’inventaire est la condition de l’invention. Il ne s’agit pas d’effacer, mais de reconnaître ce frère d’âme, par exemple, qu’est Stefan Zweig, avec lequel il converse dans Si Stefan Zweig pouvait parler (Manuella Editions). Camille veut distinguer le vivant, c’est-à-dire le sauver des griffes prédatrices. C’est ce qui le fait anticiper la reconnaissance juridique des eaux, des espèces animales et végétales dans le récent L’Internationale des rivières (Ed. Verdier). « Je ne cesse de faire retour dans le passé pour avoir des futurs. »
« Je me sens de nulle part »
Dans Thésée, sa vie nouvelle, il écrit : « Je fouille le passé pour retrouver des preuves de mon existence/et aussi pour guérir/mais qui tue celui qui décide de mourir ? /et celui qui survit, c’est pour raconter quelle histoire. » Dans Au temps de ma colère (Ed. Verdier), ce livre paru l’automne passé où il détricote les mailles de sa jeunesse et de ses révoltes, il confie : « je sais comment l’enfant, à l’époque, a avalé sa honte/Il venait d’une caste de pouvoir. /mais son cœur n’avait aucun intérêt/pour tout ça. » Camille de Toledo dépose ainsi ses existences, mobiles et fugitives, et fait remonter avec elles les silhouettes de l’époque pour démasquer le théâtre des Trente Glorieuses et celui qui a suivi, pas plus honnête, pas plus glorieux.
La voix plutôt que le style. C’est cette libération à laquelle l’artiste aspire. Une pulsation, un rythme, une syncope, une scansion qui est l’être saisi dans l’instant. Un livre passe-frontières au fond.
-Camille, d’où êtes-vous aujourd’hui, vous qui habitez toujours Berlin ?
-Je me sens de nulle part et vous ne pouvez pas savoir à quel point. Mais dans ma reconstruction, il y a des signes qui me sont envoyés par des Mensch, les femmes et les hommes de Vidy, par exemple, qui m’ont offert un lieu où exposer mon travail. Car je ne fais que cela, travailler entre les langues, tout le temps. Je suis la réalisation du Luftmensch, comme on dit en yiddish, « l’homme d’air. »
L’écrivain suspendu n’a rien de vaporeux. Il sait ce qu’il réprouve : les spectres du Paris des années 1980-1990, les courbettes d’une certaine intelligentsia de gauche, les violences que des adultes nantis exercent sur des ados, les abus de pouvoir d’artistes portés aux nues. Il sait ce qui l’appelle : « J’écris pour qu’il y ait la vie, il faut transmettre la pulsion de vie. » Thésée respire dans la clairière de l’aube. La douceur est son agate.