Libération, 11 juin 2026, par Frédérique Fanchette
Marc Crépon face à l’offensive régressive
Dans son dernier ouvrage, le philosophe analyse les « Régressions » à l’œuvre dans les sociétés démocratiques
Cela pourrait passer pour un conte d’épouvante, avec l’espoir fou que tout se termine bien à la fin, et de préférence pas à l’américaine au vu de ce qui se passe outre-Atlantique aujourd’hui. Pour parler de ce qui menace la démocratie et ses acquis, Marc Crépon, directeur de recherches au CNRS et professeur de philosophie à l’ENS, commence par distinguer trois forces. Les « forces du jour » sont « celles qui entretiennent l’illusion d’une paix acquise » et qui risquent « d’être phagocytées par des régimes liberticides ». Les « forces de la critique » éveillent l’engagement, empêchent celles du jour de se reposer sur leurs lauriers en luttant pour des droits toujours perfectibles. Quant aux « forces de la nuit », fructifiant sur la colère et le ressentiment, elles menacent la démocratie dans un retour spectral, avec un objectif « toujours régressif ». Voici le terme lâché : nos sociétés démocratiques sont menacées par de multiples formes de régressions (protectionnisme, retour sur l’abolition de la peine de mort, sur l’interdiction de la torture, etc.). L’essai les énumère, et si on n’apprend rien qu’on ne sache hélas déjà de ce « populisme réactionnaire », la lecture de Régressions fournit de profonds éléments d’analyse, traque les symptômes d’« un retour à la violence ». « La motivation des réflexions est de prendre la mesure de ce qui est revenu », écrit Marc Crépon. Car ces régressions ont un goût de déjà-vu ; on avait simplement l’illusion qu’elles étaient définitivement remisées.
Que ce soit l’impuissance des institutions internationales mises en place après la Seconde Guerre mondiale, les régimes d’exception croissants à l’utilisation de la torture (soi-disant pour éviter de plus grands maux « au nom du peuple »), la réécriture de l’histoire et le contrôle sur la mémoire collective (la mainmise sur les lieux d’étude et de connaissance, bibliothèques, centres et programmes de recherche, la mise sous contrôle de la culture, le bâillonnement des médias), les campagnes anti-avortement, la dépénalisation des violences conjugales, la criminalisation de l’homosexualité et de la transsexualité, les exemples « régressifs » ne manquent pas dans le monde d’aujourd’hui. L’auteur en nourrit son propos, s’appuyant notamment sur les derniers séminaires de Jacques Derrida qui portaient sur « questions de responsabilité » et sur Voyous (Galilée, 2003). « On n’écrirait pas ce livre, si l’on n’avait traversé depuis quatre ans des temps sombres que distingue une prolifération de ces mêmes consentements meurtriers », dont la guerre en Ukraine est un des marqueurs. Passionnants sont les chapitres sur le retour de la torture (« Cyniatures »), sur la censure académique et la confiscation de la mémoire (« Musellements ») et la réaction du masculinisme (« Sexismes »). Gardons-nous de jouer les apprentis sorciers avertit Régressions, en donnant des suffrages à la droite populiste et nationaliste au risque de basculer dans un régime autoritaire. Cultivons la pluralité, essence de la société démocratique, et des « forces du jour ».