L’Humanité, le 25 août 2026, par Alain Nicolas
Victoria Kaario, le regard qui prend la tangente
Atteinte de strabisme, la narratrice écrit un livre de réflexions générales sur son handicap quand vient se greffer à son enquête un événement familial. Un premier roman, profond et drôle, pour y voir clair.
Longtemps, le roman de Victoria Kaario ne s’est pas intitulé Mon œil. Le carnet sur lequel elle écrivait avait pour titre Les Yeux vairons ou si l’on veut « verront ». Elle aime cette dissymétrie qui ne se remarque pas au premier coup d’œil. « Bowie avait les yeux vairons », rappelle-t-elle, dans la toute petite zone d’ombre de cette terrasse, refuge illusoire contre la canicule de juillet. « Sabine, une amie, avait aussi une fille aux yeux à la couleur différente », ajoute-t-elle
C’est elle qui a décidé Victoria à écrire. « Elle aussi est strabique, et elle m’a ouvert les yeux en me disant ce que lui avait fait, quand elle était petite, le fait de voir double, d’avoir du mal à écrire. Que son strabisme arrivait au moment de crises de stress. Ce sont des choses que je partage, mais dont curieusement je n’avais pas conscience. »
Victoria Kaario entreprend donc d’écrire sur le sujet. Voir « comme si le monde était divisé en deux », voir de côté, avoir le regard qui « prend la tangente », cette expérience personnelle s’articule avec des réflexions plus générales. « Le regard de l’autre est ce qui me constitue comme sujet », écrivait Sartre. Il voisine avec l’Histoire de l’œil de Bataille, Descartes ou Beckett. Mais la première place est tenue par les notations sur la peinture et l’art. La Pointe à l’œil – pina all’occhio en italien – de Giacometti, on l’ignore, fait référence à Pinocchio. On y croise aussi Dora Maar, Manet ou Rembrandt.
Justesse des parties parlées
Le livre n’est pas encore un roman. Pourtant, « j’adore raconter des histoires », confie Victoria Kaario, qui en a écrit beaucoup. Pour des enfants, mais aussi des fictions pour France Culture. Elle y a été stagiaire. « Je transcrivais les émissions de Daniel Arasse, Histoires de peintures. Il y avait beaucoup de choses sur le regard … ». Elle a aussi réalisé deux courts métrages.
Plus jeune, préparant un master en histoire du théâtre à Paris-III, elle tenait un stand de livres au Théâtre du Vieux-Colombier. « Je lisais du théâtre toute la journée. » Puis, à Vancouver (Canada), où elle est partie vivre, elle tient une librairie d’occasion. « J’aimais faire le portrait des gens qui venaient regarder, ou vendre des livres. » On peut penser que la justesse des parties parlées du roman et l’acuité de son regard sur les détails se nourrissent de cette expérience.
À son retour en France, elle reprend ses carnets. Le caractère romanesque du projet se précise. « Je l’ai construit en me disant : c’est l’histoire d’une narratrice qui a des problèmes aux yeux. Elle écrit sur l’impact du strabisme, et quelque chose déboule qui va entrer en collision avec cette réflexion, qui va surgir du réel. » Ce ne sera pas un scénario, ni une fiction radio, ni du théâtre. « C’est le premier sujet « fait pour être écrit » sur lequel j’ai travaillé. » L’histoire qui se tresse avec ces réflexions « ophtalmologiques », c’est celle d’une jeune femme qui voit son père lui dire « j’ai failli étrangler Claire ». Claire, la mère, est alcoolique, bipolaire, accro aux médocs. Gérard, le père, violent avec sa femme et ses filles. « Comment passer d’une réflexion théorique à un événement de la vie réelle ? »
« Ma ligne, c’est le regard », se dit, en 2023, Victoria Kaario, ses carnets suffisamment nourris. Emploi du temps acrobatique. En plus de cours de littérature dans une université américaine ou à Sciences-Po, elle anime des ateliers d’écriture de poésie avec la Maison de la poésie et la Maison des réfugiés, au centre Primo-Levi. Des personnes victimes de tortures y reçoivent des soins. Dès qu’elle peut, elle écrit. Une première version est acceptée par Verdier. Elle retravaille, simplifie, « enlève les échafaudages ». Ça a été très vite. Le roman est prêt en 2025, mais l’éditeur ayant déjà un livre pour la rentrée, il est décalé. « J’avais du temps, j’ai beaucoup retravaillé au crayon, et …j’ai tout gommé. Il faut savoir s’arrêter. » Quelque chose nous dit que Victoria Kaario a eu raison. Tel qu’il est, Mon œil est un roman juste, profond et drôle, qui vaut plus qu’un coup d’œil.