L’Alsace, 28 août 2026, par Jacques Lindecker
Tout doit disparaître !
Éjectée de sa colocation, elle a vingt-sept ans et n’a plus rien. La vie est devenue trop chère pour elle à Barcelone. Elle va trouver son salut dans les heures de ménage chez les riches. C’est comme une révélation. Une vocation. Nettoyer, c’est aussi effacer, c’est aussi creuser l’intimité des autres. Jusqu’à l’irréparable.
Barcelone, sa gentrification, son surtourisme. Et, par voie de conséquence, ses laissés-pour-compte, rejetés, oubliés, abandonnés, le courant de l’argent qui coule à flots ne les attend pas, ne les atteint plus.
Même pour cette jeune femme (sans nom), éjectée manu militari de sa colocation parce qu’elle ne parvient plus à payer sa part du loyer malgré son job d’animatrice à temps partiel dans des centres de loisirs et des ludothèques.
Sans économies, ses affaires fracassées, plus d’ordinateur, plus de téléphone, plus de brosse à dents, plus rien, donc, dans une société comme la nôtre. « J’avais vingt-sept ans et j’étais foutue. » La violence de l’existence vient de la placer « dans un point aveugle pire que celui de la démence ou de la maladie ».
Le malheur, ici, va jouer l’air de l’ascenseur émotionnel. Épuisant. Dans le sens descendant, notre « héroïne » va chuter de Charybde en Scylla. Jusqu’à la pauvreté crasse. Dans le sens ascendant, grâce à l’une ou l’autre nuit de répit dans un recoin d’une médiathèque ou sur un matelas chez une femme de ménage. La même main tendue qui va lui proposer de se renflouer en nettoyant chez les riches, les contrats pleuvent, il n’y a qu’à se baisser.
Et la voilà, « femme de ménage dépenaillée qui travaille bien et qui demande moins d’argent que les autres ». C’est comme une révélation. Elle sait y faire, d’instinct et comme avec une joie carnassière, pour faire briller. Avec ses mains, elle construit « un monde de netteté hospitalière. Un monde aux essences de géranium et de mandarine ».
De temps à autre, elle apporte à ses clients un pot de miel, en prétendant qu’il vient du village de sa mère. C’est faux mais ils la croient. « Ils m’en remercient et me considèrent comme un membre de la famille, au-dessous du chat ou du chien, mais tout de même nécessaire. Curieusement, quelqu’un d’estimable. »
La belle vie. Notamment chez ce couple éminemment sympathique, les consignes sont laissées sur un post-it, les trois heures de ménage sont réparties en deux pour le nettoyage et une pour le repos, et elle pioche discrètement dans les frigos, elle n’a plus de frais de nourriture après ça.
C’est d’abord impensable, ça en devient hallucinant. La belle vie bientôt brisée. Elle est convoquée par le couple, « la femme-squelette et l’abruti à la veste ». Leur maison est truffée de caméras, ça, elle ne l’a pas vu venir. « L’abruti » lui met son écran de portable sous le nez, on la voit se saisir d’un paquet de jambon, d’une bière, prendre ses aises. Elle est virée. Pire : il promet de ruiner sa réputation, partout.
Retour à la case départ. À la case chambre miséreuse. Aux journées de faim et d’impasse. Jusqu’à ce qu’on sonne à la porte. C’est Maria. La femme-squelette. Maria dit juste : « je suis venue présenter mes excuses » et elle ne parlera plus, ne s’expliquera pas davantage. Maria s’installe. « La situation est anormale, incompréhensible. » Face à elle, la femme de ménage se sent à la fois mal à l’aise et excitée. On dirait que Maria a besoin d’un endroit où se cacher. Est-elle traquée ? On ne saura pas. Les jours vont s’enchaîner et s’enliser, la narratrice se fait servante de Maria, le dépouillement et le silence prennent toute la place.
C’est d’abord impensable, ça en devient hallucinant. Eva Baltasar, volcanique et lyrique, nous entraîne dans un conte à la fois politique et fantastique, c’est virevoltant et enragé, c’est une plume trempée dans une lucidité et une puissance rares. Et, nous laissant à bout de souffle, elle sort par le (très) haut, par une diablerie qui laisse pantois.