Lire – le Magazine littéraire, septembre 2026, par Bernard Quiriny

Post-exotisme, bouquet final

L’écrivain franc-tireur et ses hétéronymes achèvent leur entreprise littéraire commencée voilà quarante ans avec un projet fou : onze livres, publiés simultanément chez onze éditeurs différents, sous un pseudonyme collectif.

La rentrée littéraire confronte toujours les lecteurs au dilemme de devoir choisir entre les livres de différents écrivains. Ils sont plus rarement invités à choisir entre différents livres du même écrivain. C’est ce qui leur arrive cette année avec Retour au goudron, le projet conçu par Antoine Volodine, ou plus exactement par Infernus Iohannes, le collectif imaginaire d’auteurs dont il se présente comme le porte-parole : onze livres, supposément tirés d’un ensemble de 343 brochures ou « cahiers bardiques » comportant fictions, récits de rêves et photos, publiés simultanément chez onze éditeurs différents. Citons-les : Défections et Cie, chez Rivages (sept « proses romanesques » issues des brochures 267 à 294), La Grande Misère, aux éditions de L’Olivier (l’errance d’un groupe de survivants dans un monde irradié), Chagrins, chez Minuit (trois longues nouvelles), Mémoire, mode d’effroi, chez Robert Laffont (cinq fictions), Survies minuscules, au Sous-sol (une collection de fragments), Bardo solo, chez Actes Sud (le récit, sous forme théâtrale, d’un voyage post-mortem de quarante-neuf jours), Zone crypte, zone miroir, chez Verdier (des « contes en symétrie et narrats »), Malaise chez les plongeuses, aux éditions La Volte (« dures explorations dans l’au-delà »),Les Meilleurs d’entre nous, au Seuil (cinq « récits et narrats »), Ultimes sursauts, aux éditions La Fabrique (sept « contes moraux »), et Retour au goudron. Dernière livraison, aux éditions La Marelle (les brochures 337 à 343), avec sa phrase finale qui couronne et referme l’édifice :« Je me tais. »

Rembobinons brièvement le film. Antoine Volodine publie en 1985 son premier livre, Biographie comparée de Jorian Murgrave, dans la collection « Présence du futur » de Denoël, consacrée à la science-fiction. La classification SF ne lui convenant pas, il se réclame alors d’un courant littéraire à part, baptisé par lui « post-exotisme », dont il fournira la théorie dans son onzième livre, Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze. Entre-temps, il s’est inventé divers hétéronymes, Lutz Bassmann, Elli Kronauer, Erdogan Mayayo, Yasar Tarchalski, dont certains publieront leurs propres livres. Tous appartiennent au même monde primitif et postapocalyptique, fait de steppes et de villes en ruines, peuplé de soldats, de moines, de révolutionnaires et de détenus politiques aux noms à consonance slave (Volodine a enseigné le russe). Des éléments disparates s’y côtoient, fondus dans un tout original : la mémoire des révolutions du vingtième siècle, l’échec des utopies collectivistes, la folie carcérale des pays totalitaires, mais aussi le chamanisme et le bouddhisme, avec l’omniprésence du Bardo Thodol, le Livre des morts tibétain. Un univers que Volodine a construit, développé et augmenté durant quatre décennies, avec une constance et une opiniâtreté qui en font une entreprise unique dans la littérature contemporaine. Dès l’origine, il l’a conçue suivant un plan de 49 livres, soit le nombre de jours de marche entre mort et renaissance dans le Bardo, la littérature post-exotique s’articulant ainsi autour de ce nombre et de ses multiples, telles les 343 brochures de Retour au goudron.

L’ambiguïté à tous les niveaux

Comme toutes les œuvres-mondes, le post-exotisme d’Antoine Volodine a suscité des réactions contrastées. Pour ses nombreux admirateurs, c’est une cathédrale sans équivalent, un trésor d’invention et d’idiosyncrasie qui nourrira longtemps le travail des exégètes. Pour ses détracteurs, c’est un pensum monomaniaque et répétitif, où l’auteur s’enferme et ne parle plus qu’à lui-même. Il n’est pas interdit d’osciller entre ces positions : ce sera sûrement le cas chez les lecteurs qui liront à la suite les onze tomes de Retour au goudron, partagés entre enthousiasme et lassitude, fascination face aux dimensions de l’entreprise et sentiment de répétition. Volodine, ou plutôt Iohannes, pourra répliquer que ce n’est pas une impression, mais le principe de sa performance : ces onze livres n’en font bel et bien qu’un, tous émanant de la même source, les textes qu’ils contiennent ayant été simplement groupés « par familles et par sujets ».

Au-delà du jugement récapitulatif qu’ils invitent à porter sur l’œuvre, ces onze livres mettent une nouvelle fois en évidence cette caractéristique majeure du post-exotisme : l’ambiguïté, à tous les niveaux. Ambiguïté du genre littéraire, à cheval sur la SF et la littérature blanche. Ambiguïté du matériau qui fait la part belle à l’invention mais regorge aussi d’éléments tirés de l’Histoire et détournés. Ambiguïté de la place de Volodine dans sa galaxie post-exotique, vue comme une entité collective unique (d’où le pronom fétiche, « nous »). Ambiguïté de son positionnement politique, également, avec les évocations des utopies révolutionnaires et du marxisme-léninisme, dont on ne sait jamais s’il les célèbre ou non.

Et le plus ambigu dans le post-exotisme, c’est son humour, un humour omniprésent qui pose à chaque page la question : tout ceci est-il bien sérieux ? Et si le post-exotisme n’était qu’une farce au long cours, un vrai-faux courant « truffé de sottises apocalyptiques et d’invraisemblances », comme il est dit par autodérision dans Malaise chez les plongeuses ? Nul doute que l’humour constitue une porte d’entrée possible dans l’univers post-exotique, un humour noir, impassible, absurde, souvent macabre, un humour de la catastrophe, proche du dadaïsme. L’insistance même de Volodine à ressasser les mêmes thèmes et figures participe d’un effet humoristique d’accumulation, d’autant plus singulier qu’il est question de la mort et de l’extinction de l’espèce humaine, sujets comiques s’il en est. L’humour colore nombre de titres et sous-titres (« Une tête bien vide dans un corps bien faible », « Temps idéal à Fukushima », etc.); il joue à plein dans les récits courts et les exercices de style (comme les lettres de dénonciation et autres conseils pratiques de Survies minuscules); il se glisse finalement dans chaque texte, au détour de phrases telles que : « Nous avions piscine une fois par mois et, sur le trajet qui y menait, les institutrices nous obligeaient à marcher l’un derrière l’autre en tenant une longue corde, stratagème destiné, d’après elles, à limiter les pertes » (Mémoire, mode d’effroi). Les écrivains post-exotiques, et leur porte-parole Volodine, accepteraient-ils d’être appelés des écrivains d’humour ? II n’est plus temps, désormais, de leur poser la question : le post-exotisme, cette branche de la littérature fantastique, elle-même branche de la métaphysique, suivant le mot de Borges, vient de prendre fin. Retournés au goudron, comme on dit à la poussière, les écrivains post-exotiques ne plaisantent plus. N’errent plus. Ne prient plus. Ils se taisent.