Les Échos, 28 août 2026, par Josyane Savigneau
Emma Marsantes replonge dans l’enfer familial
Révélée en 2022 avec Une mère éphémère, la romancière qui a pris le pseudonyme d’Emma Marsantes fait revivre son double de fiction, Mia, pour raconter, dans le passionnant N’efface pas mes cercles, quatre générations de deux familles, tout au long du vingtième siècle.
Les familles dysfonctionnelles sont légion. Le talent pour aller au-delà du témoignage et recréer un univers est plus que rare. Grâce à son art du portrait et à la concision de son style, la romancière dont le nom de plume est Emma Marsantes fait revivre, dans N’efface pas mes cercles, en 160 pages, la traversée du vingtième siècle de deux lignées – paternelle et maternelle – qui affrontent, outre leurs drames privés, les guerres, la colonisation, les remous politiques et mutations sociales.
A la première page, une femme, Elsa, se pend, le 8 octobre 1980, « dans un appartement cossu » de Neuilly-sur-Seine. Elle était le sujet du premier roman d’Emma Marsantes, Une mère éphémère (Verdier, 2022). On comprendra vite que la narratrice est, de nouveau, sa fille, Mia.
Après cette scène inaugurale, tout commence en 1907, le jour où Emile Bratard, féroce chef d’entreprise, attend impatiemment la naissance de son septième enfant. Miracle, c’est un garçon, après six filles. Malheureusement, à 5 ans, Bertrand se noie. Ses sœurs savent qu’« il aurait mieux valu que ce soit l’une d’entre elles ». Toutefois, l’aînée, Joséphine, met rapidement au monde un garçon. Emile Bratard insiste pour que son premier petit-fils porte le prénom de l’enfant mort. « Est-ce d’avoir pris la place d’un autre qui va le rendre fou ? »
Mauvaise impression
Du côté maternel, on est en 1911 à Côme. Mais, dès 1913, Marguerite, la grand-mère de Mia, arrive à Saint-Nazaire, chez sa tante, après la mort prématurée de ses deux parents. Un milieu modeste. Rien ne prédispose Elsa, fille de Marguerite, à connaître les Bratard. C’est son amitié d’étudiante avec Maud, sœur de Bertrand, qui la conduira à leur table. Elle fait très mauvaise impression, n’a pas les bonnes manières et déclare lire Simone de Beauvoir et Virginia Woolf. Elle épousera pourtant Bertrand, auquel tout l’oppose.
Malgré un beau mariage, digne de la fortune des Bratard, des enfants – dont Mia –, cette mésalliance sera pour Elsa une tragédie qui est au cœur de ce bref texte, saisissant par la force des phrases d’Emma Marsantes, mais aussi parce que Mia, en remontant le temps, conduit chacun à se poser une question : « En naissant, de quoi héritons-nous ? » Je suis rentrée. En bas de l’immeuble il y avait un camion de pompiers, et ces mots que maintenant je devrais répéter des dizaines de fois. « Allô, c’est Mia. Maman est morte. Elle s’est suicidée. »