Télérama, 2 septembre 2026 par Marie Fouquet

Dans ce troisième roman, Emma Marsantes réinvestit son double fictionnel, Mia, et peint une fresque familiale et historique du vingtième siècle dont il s’agit d’explorer les racines, les filiations. Après Une mère éphémère et Les fous sont des joueurs de flûte, elle poursuit, en durassienne, le chemin de l’écriture, de la réparation, avec une langue superbe aux couleurs des photographies d’époque. N’efface pas mes cercles s’ouvre sur le suicide par pendaison de la mère, Elsa, le 8 octobre 1980. « Femme au foyer, prostituée légale, incarcérée dans l’écrin de son luxe, rien ne lui sera plus reproché. » Mia s’interroge sur ce qui a poussé sa mère à commettre un tel acte. Alors, en écrivaine archéologue et généalogiste, elle fouille, déterre et brosse les vestiges du passé, pour arriver à son présent à elle. « Le saccage qui va suivre est prisonnier de nos bons sentiments. Qui aime bien viole bien. Qui aime bien subit bien », prévient-elle.

Au début des années 1900, la perte précoce d’un fils, Bertrand, seul héritier dans une famille de six filles, a fait de la grand-mère paternelle de Mia, Léonie, non plus « l’épouse admirable, la reine d’une famille nombreuse », mais « celle qui a laissé son enfant se noyer ». Résultat : toutes les femmes de la lignée – vivantes, mais insuffisantes – en paieront le prix, même si l’aînée, Joséphine, donnera à la famille un deuxième Bertrand. De l’autre côté de la France, Marguerite, grand-mère maternelle de Mia, grandit sans parents, morts pendant la guerre. Son amour, Alexandre, est lui aussi orphelin. Tous deux sont comme « deux innocents au bord des larmes avec pour sédiments la nostalgie, la perte, le goût humide des caniveaux de familles ». Elsa naît de cette union. Puis Elsa et Bertrand se marient et s’installent au Cameroun, après la guerre que la France a menée contre les indépendantistes, « cette terre promise, où tout pour [Elsa] prit fin ». Devenue « épouse coloniale, femme colonisée », sa vie est rendue impossible par sa belle-mère Joséphine.

Entre ces vies françaises, intimes, et l’histoire coloniale d’un pays dans le déni, le sort des femmes est invisibilisé. Pourtant, le présent de Mia dépend de cette succession d’histoires qu’elle déterre peu à peu. « Années 1970, le mot viol ne nous vient pas à l’esprit. Enfants terribles. […] La société boit l’inceste de citron, c’est désaltérant, on frissonne. » Il va s’agir de parler, de restituer, de répéter que « le criminel échappe à l’idée qu’on s’en fait », afin, peut-être, enfin, d’être entendue.