Le Journal du dimanche, 30 août 2026, par Romaric Sangars
La conclusion démente d’une œuvre-monstre
Après quarante et un ans de publications, l’écrivain achève le monument littéraire d’une vie en publiant simultanément onze romans chez onze éditeurs différents
Connaissez-vous le « post-exotisme » ? C’est le nom d’un mouvement littéraire ayant surgi après les avant-gardes (« post »), comme après toutes les illusions utopiques de la modernité, et qui s’est réinventé ailleurs, d’où son « exotisme », dans un territoire sombre, onirique, où tout est possible puisque tout est mort. En 1985 paraît Biographie comparée de Jorian Murgrave, chez Denoël, dans une collection de science-fiction, comme les trois livres suivants. Une étiquette inadéquate, mais comment présenter aux lecteurs cette entreprise littéraire inclassable ? Le monde que Volodine propose au lecteur ressemble au nôtre mais échappe à ses règles, il se déploie comme un rêve où des éléments familiers côtoient des éléments insolites, on y trouve autant des chamanes que des « Untermenschen » (« sous-hommes », selon la classification nazie), des vieilles dames nostalgiques de la violence révolutionnaire, des interrogatoires style KGB, des comédiens, des orages magnétiques, des paysages post-industriels, des jungles, des corbeaux qui s’expriment ou des échappés du goulag.
Toute la violence et les catastrophes du vingtième siècle semblent s’y rejouer dans un monde parallèle à la mémoire traumatique mais où l’atmosphère n’en est pas moins envoûtante et spectaculaire. Tout y est ambigu : les personnages sont morts mais encore vivants, ils racontent leurs souvenirs en dépit d’une amnésie, ils inventent leurs aveux pour retarder leur exécution en vain, ils rêvent éveillés, se réincarnent, se voient oiseaux, spectres, cadavres, militants ou sorciers. C’est fou, fascinant, quelque chose de jamais lu, un « nouveau stupéfiant » est né, aurait dit Aragon pour qualifier les textes de cet héritier du surréalisme, inspiré aussi par Beckett, mais visant déjà un édifice littéraire plutôt comparable à ceux de Proust ou Balzac : une grande comédie post-humaine, un temps perdu retrouvé par la voie de traumas mis en boucle.
Un univers en expansion
Il apparaît rapidement que la démarche d’Antoine Volodine, si elle est marginale, relève de la marge supérieure, et les éditions de Minuit, puis la « Blanche » de Gallimard, se succèdent pour porter à la connaissance du public ce mouvement d’un seul auteur qui finit même par en établir les dogmes avec Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). Le genre se définit comme une « littérature des poubelles » rejetant l’académisme comme le milieu littéraire officiel, pratiquant un « humour du désastre », respectant des règles numérologiques strictes (textes de tailles équivalentes, construits en miroir, répartis selon des rythmes septénaires) et cherchant la beauté dans l’étrange (« L’étrange, c’est la forme que prend la beauté quand il n’y a plus d’espérance », écrit-il dans Des anges mineurs).
Le système narratif mis en place est lui-même vertigineux : chaque livre comprend un sur-narrateur, soit un personnage qui prend en charge les récits souvent disposés symétriquement, et la création de l’ensemble est attribuée à une foule d’écrivains imaginaires dont Volodine ne serait que le porte-parole.
Le Post-Exotisme en dix leçons s’achève d’ailleurs par une liste de 343 livres post-exotiques attribués à de nombreux auteurs et dont un certain nombre seront effectivement écrits et publiés par Antoine Volodine les années suivantes. Années qui marquent d’ailleurs l’essor du mouvement (Des anges mineurs, publié au Seuil remporte le prix Inter ; Terminus radieux, en 2014, sera lauréat du Medicis), mais également l’affirmation de son système dans le champ éditorial, Volodine assumant désormais de publier sous des hétéronymes et chez d’autres éditeurs : Elli Kronauer à l’École des loisirs, Manuela Draeger chez L’Olivier ou Lutz Bassmann chez Verdier.
Il ne faut pas se fier à la dimension conceptuelle, formaliste de la chose, ou plutôt, il ne faut pas s’en méfier, comme il ne faut pas se laisser intimider par la noirceur des thèmes, même si le post-exotisme n’est pas à conseiller à un adepte de navets « feel-good » : à revers d’une certaine tradition expérimentale, laborantine ou misérabiliste, la littérature d’Antoine Volodine n’est ni cérébrale ni pesante, elle trie essentiellement ses lecteurs en fonction de la sensibilité : si l’on n’y reste pas indifférent, on y plonge avec une délectation sans fin, ébahi par son audace dévastatrice, sa poésie incomparable, son inventivité folle, son humour acide. On reste également étourdi par la démesure d’un projet si impeccablement orchestré.
Hold-up final
Depuis plus de vingt ans, Volodine avait annoncé qu’il achèverait son édifice post-exotique de son vivant, par la phrase : « Je me tais », et en constituant une bibliothèque de 49 livres (la manie des multiples de sept). Il y a deux ans, Vivre dans le feu, au Seuil, avait été annoncé comme le dernier roman, signé Antoine Volodine – c’était quarante-septième… Sous le nom de Manuela Draeger parut donc l’avant-dernier livre (Arrêt sur enfance, L’Olivier). L’ultime pièce de l’édifice, Retour au goudron, présentée comme l’œuvre du collectif Infernus Ioannes, s’ébaucha d’abord sous la forme d’une performance de 343 « cahiers bardiques » comprenant des photos du port intérieur de Macau, des récits de rêves, des bibliographies imaginaires, et des récits couvrant tous les genres possibles du post-exotisme, qui devait être exposée comme une œuvre d’art contemporain, mais la chose s’avéra difficile à mettre en œuvre. Elle s’accomplit d’une manière non moins spectaculaire ce mois-ci, l’écrivain étant parvenu à convaincre onze éditeurs différents de publier simultanément une version remixée de la performance et redistribuée en onze livres distincts, cohérents, variés et tous authentiquement géniaux. Du plus cocasse (Ultimes Sursauts) au plus ludique (Survies minuscules) en passant par une fausse pièce de théâtre (Bardo Solo) et des variations funéraires (Chagrins), mais aussi une retranscription du projet originel avec photos et récits de rêves (Dernière Livraison), l’ensemble offre une vue panoramique de l’horizon post-exotique. Le mouvement littéraire le plus important de notre époque, fût-il fantôme, ironique, marginal et le produit d’un seul auteur multiplié, aura donc réussi un véritable hold-up de la littérature officielle pour signifier au monde son extinction.