Paris Match, 3 septembre 2026, par Marie-Laure Delorme
Enquête familiale
À travers le roman de sa famille, l’auteure explore la place des femmes dans la société au vingtième siècle
N’avait-elle pas tout pour être heureuse ? L’histoire commence par un suicide. Automne 1980. Dans un appartement bourgeois de Neuilly-sur-Seine, une mère de famille se donne la mort par pendaison. Elsa avait un mari (Bertrand) et deux enfants (Stanislas et Mia). En l’apprenant, le fils s’exclamera : « Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle est folle ? » La romancière Emma Marsantes se replonge, à travers son double romanesque prénommé Mia, dans sa longue saga familiale. Elle explore la détestation des femmes au vingtième siècle, dans une société française dominée par le patriarcat. N’efface pas mes cercles est écrit dans un style ramassé et hachuré. L’auteure d’Une mère éphémère (2022), née en 1960, y raconte les fractures du monde sur quatre générations : les guerres et le colonialisme. Un fil électrique se faufile entre chaque phrase : comment devient-on fou ?
La Bretagne, en 1907. Un magnifique domaine à Pornic. On entend de longs hurlements de femme. Soudain, un soulagement. Six filles en onze ans de mariage et, enfin, le fils tant attendu. Emile Bratard prénomme son héritier Bertrand. Il est un cadeau du ciel. Mais le petit garçon meurt noyé à l’âge de 5 ans, sous les yeux impuissants de sa mère. Léonie devient cette femme qui a laissé mourir son unique fils. La question hante le clan défait : pourquoi le mâle a-t-il péri, alors qu’il y avait tant de femelles à ravir ? Les six filles (Joséphine, Agathe, Edmée, Adèle, Noémie, Antoinette) vont tenter de filer droit pour faire oublier qu’elles sont vivantes alors que lui est bel et bien mort. Joséphine se marie avec Edmond. Ils ont un fils, en 1928. Emile Bratard impose le prénom de son premier petit-fils : Bertrand. Tout va bien. Bertrand a remplacé Bertrand. Les plaies semblent avoir cicatrisé. N’efface pas mes cercles est aussi un roman sur la dangerosité des apparences.
Port de Saint-Nazaire, le Grand Hôtel des Messageries. Marguerite et Alexandre se marient. Ils donnent naissance à une fille : Elsa. Le père de famille est blessé et démobilisé, durant la Seconde Guerre mondiale. Il réintègre son foyer. « Alexandre le petit » revient irascible et tyrannique, à cause des combats non menés. Dans les années 1950, Elsa rencontre Bertrand. Les époux coloniaux s’installent au Cameroun, avant de revenir habiter en France. Ils ont deux enfants : le violent Stanislas et l’effacée Mia. La maladie mentale de la mère se déploie sur la vie de famille, comme d’immenses coulées de lave. Elsa se replie dans la foi. Mia est violée, de manière répétitive, par Stanislas. Les adultes décident de ne rien voir. Chut et chut. Mia grandit dans un univers silencieux, terrifiant, contradictoire. On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Peut-être, le pire. Il y a cette phrase : « L’inceste consiste à ne pas en parler. » Un jour, Mia se confie à Elsa. Un an après, la mère se suicide. Dans N’efface pas mes cercles, la reconstitution est une reconstruction. Humour noir, éclatement du temps, cruauté des sentiments. L’écriture casse la sidération pour instaurer la tension. Les mots déferlent en rangs serrés et brisent la digue des non-dits. Emma Marsantes a écrit un roman du moi et du monde. Qu’est-ce que les guerres font aux hommes et qu’est-ce que les hommes qui ont fait la guerre font aux femmes ? Les traumatismes sont transgénérationnels. Du père de Bertrand, mort d’un cancer, au cousin de Mia, mort en Indochine, la famille est hantée par de multiples « deuils gelés ». Alors, on se venge les uns sur les autres. Chez les lâches, chacun paie pour l’autre. La littérature consiste à parler de ce dont on ne parle pas.