La Tribune dimanche, 6 septembre 2026, par Erwan Desplanques
Divergences familiales
Dans ce premier roman autobiographique, Victoria Kaario, strabique sartrienne, porte un regard décalé sur sa famille dysfonctionnelle. Osé.
En littérature, tout est affaire de regard. Il est préférable de ne pas observer le monde de trop près ni trop nettement ; mieux vaut pactiser avec le flou et désaxer légèrement la perspective. C’est en tout cas le parti pris de l’autrice de cet admirable premier roman, visiblement autobiographique. Opérée d’un fort strabisme divergent à l’âge de 11 ans, elle souffre à l’âge adulte de « spasmes oculaires » qui redoublent à mesure que ses parents s’enfoncent dans l’âge et la folie. On apprend au fil des pages que ce handicap visuel est hérité d’une grand-mère nommée Sarah mais « devenue Suzanne en 1940 » pour échapper aux rafles. D’autres souvenirs troubles affleurent. Cette histoire familiale, cet œil qui part en vrille, tout cela ne pourrait-il pas finir par converger, ressembler à une providence, symboliser la condition même de l’écrivain ? Victoria Kaario y croit et déroule un art poétique affûté qui, tout en égrenant des réflexions décadrées sur la création et le regard, ausculte sa famille dysfonctionnelle au laser.
Le tableau n’est pas rose : à 84 ans, son père a essayé d’étrangler sa mère, laquelle a porté plainte, avivant la curiosité d’un policier aux affaires intrafamiliales qui les convoque tous les trois. La narratrice s’escrime à raisonner les uns et les autres, tâche de les aider à y voir clair, consent à jouer le rôle de la médiatrice et du témoin, à camper de bonne grâce la mère de ses propres parents, qu’elle n’hésite pas à rabrouer avec un humour absolument irrésistible. Son récit pourrait être un sinistre règlement de comptes. C’est tout le contraire : une allègre mise au point, pleine de finesse, de douceur, lettre de fatigue et d’amour, de trêve et de presque pardon. « Le strabisme a trait à l’oubli. À la nécessité de l’oubli. Loucher c’est prendre la tangente. » Enseignante, autrice de fictions pour la radio, elle a appris à parer les coups, à slalomer entre les litanies d’une mère toxique et les visites d’un père ponctuellement brutal. Sa culture et ses sarcasmes la protègent. Son regard singulier et ses dialogues cristallins opposent à la déviance parentale une très belle intelligence réparatrice.