Le Matricule des anges, septembre 2026, par Jérôme Delclos

Éclats d’absolu

À suivre la lumière, Giorgio Vasta et Ramak Fazel traquent l’impossible tout de la vie dans les fragments de ses lieux. Une brillante allégorie.

Absolutely Everything est le titre que projetaient Giorgio Vasta, écrivain italien, et Ramak Fazel, photographe américain, pour un livre sur Palerme en contrepoint de leur précédent, Absolutely Nothing (Lmda n°243), journal de voyage d’une dérive dans le vide des grands espaces désertiques du sud-ouest des États-Unis. « (…) si les déserts nord-américains d’Absolutely Nothing nous avaient permis de décrire le sentiment de raréfaction éprouvé à l’entrée de ce qu’on qualifie d’âge adulte, Absolutely Everything clarifierait la question en montrant que la vie d’adulte est bel et bien un temps démesuré et dispersé, une matière si ténue qu’elle ne se laisse jamais définir avec précision, mais seulement selon des approximations, et nous aimons cette idée de passer du néant des déserts au tout de Palerme et d’essayer de dire à travers ce livre quelques chose de notre vieillissement». Mais comment, dans la cinquantaine (l’âge de ces deux-là lors de l’écriture de Palerme en 2022), ce sas entre jeunesse et vieillesse, rendre compte de la vie et de la vie dans « toute chose », soit une totalité impossible à rassembler parce que se donnant toujours en pièces ?

Vasta commence par revenir vingt ans en arrière : « En 2001, tout juste passé la trentaine », il a fait « l’expérience d’une métamorphose » : une aphasie soudaine, accompagnée de troubles psychomoteurs. Seul ou en compagnie, il était, dit-il, « en décalage ou à contretemps : maladroit, bizarre, farfelu, faux, incohérent ». Le livre ne fournit pas d’explication à cette période – à prendre comme une mue – au cours de laquelle une amie lui montre un logiciel qui permet, en lui indiquant une année, un jour, une heure, de voir et la modélisation d’une ville à cet instant précis, et la lumière qui était la sienne alors. Vasta (ou sous ce nom le narrateur autofictif) s’y essaie sur Berlin où il a vécu, Turin où il vit alors, et sur des villes aussi diverses qu’Istanbul, Prague, Reykjavik, etc. De là l’idée d’une « autobiographie dans la lumière ». C’est déjà une énigme – « Qu’est-ce que la lumière ? Où est la lumière ? » Si elle est « partout », en tout lieu et tout temps, comment découvrir, se demande-t-il, « (…) ma forme spécifique, une lumière mienne, et je savais qu’elle existait, mais j’ignorais où ». Son lieu, celui d’une quête, sera Palerme sa ville de naissance, d’enfance et d’adolescence avant le départ pour la fac à Turin, puis de retour à l’âge mûr.

De la page 18 jusqu’à la page 71 (après quoi ce sont 50 photos de Fazel prises à Palerme), la narration de Vasta n’est qu’une seule phrase (très ponctuée, beaucoup de deux-points et de tirets), comme un grand travelling. « (…) tout ce que je désirais, c’était faire miens quelques instants de lumière disparus dans le temps : j’avais besoin de les voir : d’en voir la lumière ». Lumière d’une papeterie – un cahier d’écolier pour le premier désir mais aussi la crainte de l’écriture –, lumière d’un jardin public où Giorgio jouait au foot, et la transgression d’envoyer le ballon dans la fontaine, lumière aveuglante de travaux de soudure dans l’appartement familial, etc. En nombre, la lumière dans les films vus à l’époque, puis à l’adolescence dans ceux de Bresson, « une poussière de sable qui tombe délicatement et se disperse », mais aussi « psychotique, trouble », celle de Massacre à la tronçonneuse, et « frénétique » celle d’un « navet » porno, Gorge profonde, sur les corps des actrices. Et à chaque instant sous la lumière, « le cœur infini de Palerme que je ne pouvais différencier du mien ». Ici les images du passé se confondent avec celles vues avec Fazel, qui donnent les photos formant la seconde partie du livre, « City of Phantoms » : un homme assis lisant son journal, un marché de primeurs, un pêcheur sur la digue : « des formes vagues, des fragments de ville présents, lointains et éternels ».

La critique italienne n’a pas tari d’éloges sur Palerme. Le rapprochant de Proust et de Sebald, elle y a vu déjà un classique : l’un de ces livres, très rares, que leur relecture n’épuise jamais, quand au contraire elle le renouvelle à chaque fois.