La Marseillaise, 9 septembre 2026, par Anne-Marie Thomazeau
L’autre principe d’Archimède
Emma Marsantes revient chez Verdier avec N’efface pas mes cercles, une saga familiale sur quatre générations qui vient d’intégrer la première sélection du prix Goncourt 2026.
Le roman s’ouvre sur un drame : un jour d’octobre 1980, une femme, qui a pourtant tout pour être heureuse, se suicide dans un appartement cossu de Neuilly-sur-Seine. En se pendant « elle renverse d’un coup la morale et la chaise », écrit l’autrice en guise de préambule.
Cette femme, c’est Elsa, mère de Mia, double littéraire d’Emma Marsantes. La narratrice remonte alors le fil de l’histoire familiale pour tenter, si ce n’est de comprendre, du moins de décrypter les traces, les enchaînements du destin familial qui ont conduit à la tragédie.
Le roman traverse ainsi quatre générations, deux guerres et la colonisation. Il dessine des visages à ceux qui, jeunes ou vieux, englués dans leur posture au sein d’un système patriarcal, écrasent en toute impunité. Il donne des prénoms et des voix à celles qui n’ont eu comme autre choix que de se taire, se conformer, accepter la docilité, raser les murs, s’évider, sombrer dans la folie ou… disparaître.
La violence des traces
Le titre emprunte à Archimède, tué en pleine réflexion, suppliant qu’on ne détruise pas ses cercles tracés dans le sable : une image de la pensée et de l’intériorité brisées par la violence, ici transposée aux femmes de la lignée familiale, dont l’autrice refuse l’effacement.
Par l’écriture, Emma Marsantes ne rompt sans doute pas avec cette ascendance complexe peuplée de personnages victimes d’une époque et de leur milieu, même si on rencontre aussi quelques sacrés bourreaux… Mia tente de s’en affranchir en posant des mots, en dénonçant des actes. Et c’est incontestablement très fort. Avec une analyse limpide, aiguisée, l’autrice liste les abus, les traumatismes, s’insère dans les failles, les deuils, les lâchetés, les frustrations, les renoncements.
N’efface pas mes cercles n’est pas un texte isolé dans l’œuvre de l’autrice. Il prolonge directement Une mère éphémère, publiée en 2022 déjà chez Verdier, dans lequel Emma Marsantes racontait, à travers son double fictionnel Mia, une enfance ravagée par le suicide d’une mère et par l’inceste. Signe de la reconnaissance immédiate obtenue par ce troisième roman : N’efface pas mes cercles figure dans la première sélection du prix Goncourt 2026.