Le Point, 1er octobre 2026, par Valérie Marin La Meslée
Emma Marsantes, de cercle en cercle
N’efface pas mes cercles, c’est ce qu’aurait dit Archimède avant de mourir, selon Plutarque et Valère Maxime. Ils sont cités en épigraphe du troisième livre d’Emma Marsantes, qui poursuit l’écriture du roman familial, mais tout autrement que dans Une mère éphémère, qui la révéla. La douleur de Mia, son double romanesque que l’on retrouve ici, l’écrivaine la tient plus tranquille, distanciée au bout d’une vaste enquête familiale. Elle s’ouvre ce jour d’octobre de 1980 où Elsa, la mère de la narratrice, se pend dans son appartement « cossu » de Neuilly-sur-Seine. A quand, à qui, à quoi peut se rapporter son geste ? Emma Marsantes abat les cartes de son ascendance, paternelle et maternelle, sur quatre générations. C’est tout le vingtième siècle, de la Loire au Cameroun, que son livre traverse, depuis l’année 1907, à Pornic, où le patriarche, « chef d’entreprise de génie », devient enfin père d’un fils, Bertrand, après six filles ! Mais la tragédie s’en mêle. L’enfant de 5 ans se noie quasiment sous les yeux de sa mère, qui portera dès lors la culpabilité de laisser sans héritier son mari, dont la fortune s’est construite sur l’exploitation du charbon. Mais voici qu’un petit-fils nait qu’il faudra nommer, c’est un ordre, Bertrand à son tour, avec lui renait l’espoir. Reine des ellipses et des portraits finement croqués, Emma Marsantes sautille sur ses pointes de danseuse dans le temps et l’espace, entre femmes et hommes des lignées maternelle et paternelle, dégageant l’essentiel, les diamants bruts, dans le « méli-mélo de centaines d’années, tables, mets et conversations hérités, Ies confidences, les remords, les souvenirs parcellaires ». A mille lieues d’une fresque familiale classique, elle fait s’écouler les drames dans un fleuve de poésie, en revisitant, presque calmement, le destin de celle qui lui donna le jour et choisit la nuit.