Le Soir, 1er octobre 2026, par Pierre Maury

Dans le silence d’une famille

Emma Marsantes dévoile un terrible secret dans N’efface pas mes cercles.

Dans le nouveau roman d’Emma Marsantes, N’efface pas mes cercles, tout commence par une femme qui se pend « dans un appartement cossu » en octobre 1980. Trois paragraphes plus loin, elle est « ma mère ». Et la première page n’est pas encore tournée qu’arrive le mot « inceste ». Il va courir jusqu’au dernier chapitre, sans lourde insistance, utilisé cinq fois pour nommer avec précision ce qui se passe dans le silence et la dénégation. « L’inceste consiste à ne pas en parler. » Et pourtant il consiste aussi à mettre la réalité au jour, comme le prouve ce roman – comme le prouve aussi, dans cette rentrée littéraire, l’aussi malaisant qu’indispensable roman d’Anne Godard, Nous aussi (Le Soir du 29 août). Il ne sera pas dit qu’au bout du compte, c’est le silence qui gagne…

La femme qui s’est suicidée s’appelait Elsa. Elle vient d’un milieu pauvre d’origine italienne, elle a quitté Saint-Nazaire pour enseigner un peu à Manchester, elle a fait ensuite dans les années 1950 ce qu’on appelle communément un beau mariage en épousant Bertrand Bratard. Il est le seul fils d’une famille bourgeoise, né en 1928 après six filles – et un autre garçon, qui s’appelait déjà Bertrand, mort noyé à cinq ans, en remplacement duquel il vient perpétuer la lignée paternelle. Dans ces milieux-là, on a des priorités. Et le besoin de confier une partie des affaires familiales à une descendance mâle.

« Epouse coloniale, femme colonisée »

Une partie de ces affaires se fait au Cameroun où Bertrand, jeune ingénieur, est envoyé en 1953. La date n’est pas anodine. Elle est celle de « ce qui n’est reconnu qu’aujourd’hui comme une « guerre » que l’Etat français a menée aux peuples indépendantistes, causant des dizaines de milliers de victimes. » Il lui manque une épouse, ce sera donc Elsa, qu’il a croisée à Nantes. Et le retour au Cameroun, en couple cette fois, après un mariage qui, s’ajoutant à l’expatriation, fait d’elle une « épouse coloniale, femme colonisée, au nom de Dieu, au nom du mâle, au nom des innocents, le grand prisme de la violence, chacun y sera réfléchi à son tour, prédateurs ou indigènes dominés. »

Cette violence-là entraîne les suivantes, elle les justifie presque, dans une imparable logique – et l’on s’effraie d’avoir à l’écrire ainsi mais l’autrice, d’une certaine manière, nous y entraîne en n’effaçant pas les cercles infernaux.

Au Cameroun, Elsa s’assèche, déprime à force de ne rien faire, coincée dans un milieu qui ne l’intéresse pas alors qu’elle aurait tant voulu enseigner. Quand Bertrand rentre d’une inspection en brousse, sa seule question est pour savoir ce qu’on va manger. On a vu des affections plus démonstratives.

Elsa s’éloigne de plus en plus d’elle-même, y compris après avoir accouché de son fils, Stanislas, et échappé de peu à la mort. « Elle a tout simplement cessé de s’habiter. Elle divague. Elle mange peu, ne dort pas, parle à peine, ne se soucie pas du bébé. » Deux ans après, Mia, la narratrice, naît à son tour.

L’engrenage est en place, il suffit d’attendre que les enfants grandissent pour que Stanislas assoie son autorité sur Mia, et c’est moins une question d’âge que de genre. « Stanislas domine sa sœur en grand frère. Il la bouscule, il la brusque, il la tire en arrière, il se tient bizarrement à ses côtés. »

La suite est écrite dans un équilibre fragile entre le secret et le dévoilement du secret. C’est d’autant plus terrible que les faits sont inscrits noir sur blanc en même temps qu’ils sont ignorés. A qui la faute ? La narratrice ne dénonce pas, elle montre. Et c’est très fort.