Le Figaro, 15 octobre 2026, par Mohammed Aïssaoui
Emma Marsantes explore les racines du mâle
A travers son histoire familiale, la romancière scrute ces violences et ces silences dont on hérite et que l’on transmet inconsciemment. Un roman terrible et poétique.
« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide », affirmait Camus dès l’incipit du Mythe de Sisyphe. Emma Marsantes pourrait écrire la même chose : il n’y a qu’un problème littéraire vraiment sérieux… Son roman s’ouvre par le suicide d’une jeune femme qui se pend dans un appartement cossu, à Neuilly-sur-Seine, le mercredi 8 octobre 1980. Cette femme, c’est sa mère. Emma Marsantes tente de remonter une histoire de famille, la sienne, comme si elle rembobinait un siècle de traumatismes.
Nous voilà le 6 septembre 1907, à Pornic, au domaine Les Grands Chênes, parc millénaire avec une gigantesque demeure face à l’océan. Le domaine appartient à Emile Bratard, industriel qui a fait fortune dans l’exploitation du charbon, et a bâti un empire. Il a six enfants. Six filles en onze ans de mariage. Arrive le septième : « Dieu soit loué, voilà un premier héritier. » Bratard pleure de joie, « Un fils ! Un garçon ! » Il portera le prénom du saint du jour : Bertrand, et sera celui qui perpétuera l’édifice, pense le patriarche. Quelques pages plus loin, moins de cinq années après, un mois d’août dans la crique sauvage, l’édifice s’écroule. « Le fils unique » se noie, à bord du petit canot que tous lui enviaient, il a été emporté par une déferlante. C’est le malheur, le destin, mais c’est la mère de famille qu’on désigne comme coupable. « Elle est dans la gueule du monstre », les six sœurs finissent même par penser qu’il aurait mieux valu que ce soit l’une d’entre elles qui disparaisse plutôt que « le fils unique ». Un peu plus tard, Joséphine, l’aînée, donne un petit-fils à Bratard, qui impose de baptiser ce nouvel héritier… Bertrand. L’histoire peut continuer.
A partir de ce drame fondateur et de ses résonances, Emma Marsantes explore l’histoire familiale comme une généalogiste de l’intime, les yeux sur les deux branches, paternelle et maternelle. Elle avait vingt ans quand sa mère s’est tuée. La romancière scrute ces liens invisibles qui nous gouvernent, les traces, les violences, les silences, les blessures, la maladie, la mort, la « folie », ce dont on hérite et ce que l’on transmet inconsciemment. Elle est concernée de près. « Années1970, le mot viol ne nous vient pas à l’esprit », écrit Emma Marsantes qui ne cache pas que le personnage de Mia est son double fictionnel, déjà présent dans son premier texte, Une mère éphémère. Elle prend à bras-le-corps une histoire trop souvent racontée par les hommes, pour les hommes.
Des mots qui foudroient
On ne sait par quelle magie elle réussit à composer une saga familiale intime et sociale sur quatre générations, en 154 pages ! Sans doute par la puissance de son écriture, sa double narration originale, et cette vitesse qui emporte tout. Elle peut foudroyer en peu de mots : « L’oubli est la partie visible de l’inceste. » Ou « Qui aime bien, viole bien », pour dire que le saccage se perpétue au sein même du foyer. Tout le monde voit, personne ne parle. N’efface pas mes cercles est un texte terrible chargé de poésie. À cette mère qui s’est donné la mort quand la narratrice avait 20 ans, elle dit : « Je suis morte avec toi, Ô ma mère, tous les jardins le savent. Ma pauvreté est une histoire d’inceste. » Et un peu plus loin : « (…) tu m’as transmis l’inespérance. »