Sarah Kofman
Sarah Kofman (Paris, 1934-1994), professeure de philosophie (en lycée puis à Panthéon-Sorbonne), revendiquait une « écriture didactique », réfutant toute école théorique.
Reconnue comme lectrice originale de corpus entiers, elle a « joué l’un contre l’autre » Freud et Nietzsche, associant dès la fin des années 1960 l’interprétation psychanalytique de l’un avec la généalogie de l’autre : contre la métaphysique, le positivisme, la spéculation et l’esprit de système.
Trente livres, le double d’articles : l’œuvre de Sarah Kofman arpente aussi Comte, Hoffmann, Kierkegaard, Nerval, Diderot, Kant, Rousseau, Spinoza…, et ne cesse de revenir à Platon (Héraclite, Empédocle) et aux généalogies modernes de la figure de Socrate. Et elle dialogue avec nombre de ses contemporains, philosophes et psychanalystes, bien au-delà des figures célèbres, comme Jacques Derrida ou Maurice Blanchot, qui lui ont été souvent associées ; notamment avec des intellectuelles telles que Dina Dreyfus, Luce Irigaray, Nicole Loraux, Monique Schneider… Cette « scène philosophique » se tisse sur une trame de jubilation et de volonté de liberté, où Sarah Kofman associe les lectures soupçonneuses à une réflexion sur le travail de la culture, interrogeant l’énigme de la femme et son respect, le mépris des Juifs, la séduction, la mélancolie, la force de la loi, le charme de la répétition, l’oubli de la dette… Et à distance de l’engagement militant féministe propre aux années 1970-1980, la philosophe a participé à l’élaboration conceptuelle du phallocratisme, de la bisexualité, du péril des assignations sexuelles (naturelle ou sociale), et de la résistance à toute forme de destruction de l’humain, de « cadavérisation » de la femme, de l’autre…
Les analyses de Sarah Kofman déchiffrent chez chaque auteur leurs « fins » les plus en lutte contre la folie, le suicide, l’effondrement. S’il résulte délire ou « aberration » des rapports intimes entre vie, pensée, création, l’œuvre n’en est pas moins valide : elle émane du biologique et du psychique pulsionnel de celle, celui pour qui écrire est vital. Lire, c’est choisir la traversée textuelle d’apories réelles, c’est engager l’utopie de devenir-« moi » dans la généalogie des noms que les corpus engendrent, contre toute société de masse ou politique génocidaire.
L’ombre portée de son œuvre est d’avoir été enfant cachée pour échapper à l’extermination des Juifs d’Europe. Ici, la philosophe puise jusqu’au souvenir d’enfance freudien pour le dire, passe par le dessin muet des cris d’effroi, arpente l’enjeu ambivalent de l’autobiographie : déchiré par l’obligation du témoignage pour ceux qui ne sont pas revenus. Face au négationnisme, Sarah Kofman s’est elle-même ouvertement présentée comme une « intellectuelle juive ayant survécu » ; laissant après son suicide son œuvre « orpheline » et sa fécondité latente à l’attention de ses lectrices, lecteurs à venir.
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Depuis 2024, les éditions Verdier, avec Isabelle Ullern en tant que responsable scientifique, ont entrepris la réédition critique progressive de son œuvre.
Entretiens radiophoniques
« Du jour au lendemain », France Culture, 9 mai 1994 :
« Agora », France Culture, 10 juin 1994 :