Jean-Jacques Salgon


Le Roi des Zoulous

Collection : Collection jaune

128 pages

9,94 €

978-2-86432-527-7

mars 2008

Le 12 août 1988, le peintre noir américain Jean-Michel Basquiat était trouvé mort, sans doute d’une overdose, dans son loft de Great Jones Street, la tête tournée vers le ventilateur. Il avait 27 ans. L’enfant de Brooklyn, le graffeur de SoHo qui signait sous le nom de SAMO, venait de traverser les années quatre-vingt et le monde de l’Art comme une météorite laissant dans son sillage plus de huit cents tableaux et deux mille dessins qui continuent d’illuminer le ciel de la peinture d’un éclat non pareil.

C’est à sa manière digressive, vagabonde et fragmentaire que Jean-Jacques Salgon nous emmène à la rencontre de cet artiste, de son univers et de son œuvre. Attentif aux traces, aux moindres signes qui pourraient soudain entrer en résonance avec sa propre vie, il reste en ce sens fidèle à celui qui déclarait un jour à un journaliste : « Je ne pense pas à l’Art quand je travaille, j’essaie de penser à la vie. »

Tout en redescendant par les escalators, à la fois immobile et mouvant comme le dieu Thor sur son char, je songeais à SAMO, peut-être parce que sur le parvis du musée il y avait des bateleurs, toutes sortes de saltimbanques dont certains tentaient de gagner quelques sous en faisant les caricatures des touristes, et c’était toujours dans l’environnement de l’Art, de ses temples et de leurs marchands, et je me souvenais des cartes postales et des T-shirts que Jean-Michel vendait pour survivre aux clients des bistrots de Greenwich Village ou aux élégants visiteurs des galeries les plus en vogue. Dans son célèbre copyright, se concentrait déjà l’histoire d’une société marchande et de ses institutions, et je songeais, tout en poursuivant ma majestueuse descente, car comme chacun peut en faire l’expérience, les escalators de Beaubourg, à l’instar de quelques rares autres lieux dans le monde, possèdent ce pouvoir surnaturel d’envelopper momentanément votre existence d’une épaisseur de fiction et de romanesque qui l’anoblit et lui confère un délicieux pouvoir de séduction, rendant réciproquement chaque personne croisée en sens inverse particulièrement attrayante, je songeais donc à cette nécessaire promotion que l’art peut induire dans une vie, et c’était sans doute parce qu’ils étaient parvenus à s’arracher aux murs de SoHo ou de l’East Village pour s’accrocher de toutes leurs forces, comme à des planches de salut, aux portes et aux panneaux d’aggloméré récupérés dans les bennes des chantiers de rénovation, que les graffs et les tags de SAMO avaient échappé à l’oubli et au grand naufrage du Temps, que leur métamorphose avait pu s’accomplir, et que Jean-Michel Basquiat avait pu naître et entreprendre son voyage.

Et ce voyage, tout comme une odyssée, avait duré près de dix ans : huit ans de vie, de griserie, d’amours, d’angoisses, de périls et de lutte acharnée, au cours desquels il avait produit plus de huit cents tableaux et près de deux mille dessins. Les Dieux ne lui avaient ménagé ni leurs concours ni leurs fureurs, et chacun de ses tableaux était comme une île où se trouvaient rassemblés tous les espoirs et toutes les menaces. C’était cela que j’aimais, que j’y reconnaissais, comme à la fin d’Électre, lorsque tout est gâché et saccagé, et que par la voix du mendiant l’aurore s’annonce. À chaque fois que je voyais un tableau de Jean-Michel Basquiat, ses couleurs et ses traits, ses mots et ses choses dessinées ou photocopiées, ses crânes aux yeux exorbités, ses signes, ses schémas, ses couronnes royales et ses copyrights semblaient faire naître pour moi, comme dans le fracas et le grondement effrayant d’un orage, l’éclat brut et limpide d’un jour nouveau.

« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, mercredi 4 juin 2008 à 23h30