Jacques Durand

Rafael le chauve

Collection : Faenas

96 pages

10,14 €

978-2-86432-508-6

août 2007

« Rafael el Gallo est un torero de l’irréparable, lumineusement insondable, un déserteur de première bourre, une comète inintelligible échappant à l’astrophysique et aux télescopes, un fervent de la dislocation, un hardi du sauve-qui-peut. Sa propre caricature. »
Dans les toutes premières années du vingtième siècle, l’Espagne, orpheline de son empire d’au-delà des océans, se choisit comme idole un matador sévillan imprévisible, chauve et dilettante, dont la carrière et la vie hésitèrent jusqu’au bout entre le sublime et l’absurde.
Il fallait la langue riche et imagée de Jacques Durand pour restituer magnifiquement la personnalité hors du commun de cet artiste humble et fantasque, mais aussi la joie nostalgique de la capitale andalouse du début du siècle dernier, toute la poésie romantique d’un monde enfui.

El Gallo fut un torero du troisième type : il ne savait pas ce qu’il faisait et, commentant une de ses propres et miraculeuses faenas, il avouait l’ignorance de ce qu’il lui était arrivé, tout en précisant qu’à chacune de ses passes les larmes lui coulaient des yeux. Comme à ceux de Belmonte un jour de la feria de Séville de 1913, qui le voit toréer, sublimement, un toro rouge de Santa Coloma. Un jeune aficionado l’interroge : « Et qu’est-ce que vous avez pensé de Rafael ? — Chiquillo, j’ai pleuré. » Et le 17 avril 1920, le public de Barcelone aussi pleure d’enthousiasme parce que « un comme lui, il n’y en a jamais eu, il n’y en a pas, et il n’y en aura pas », dira Franco del Río. Sa philosophie de la déconfiture à saveur de confiture, comme sa calvitie, ça l’a pris très jeune. Un jour à Séville, novillero et menacé de faire le service militaire, il offre le combat d’un de ses novillos au capitán general de la région. Sans doute il en espère quelque piston pour éviter d’aller faire le guignol dans une lointaine guitoune, au-delà de la calle Amor de Dios. Et puis le toro, un Concha y Sierra, devient pénible. Vraiment. Il refuse alors de le tuer. Il confie à son banderillero : « Celui-là, je le tue pas.

— Et pourquoi ?

— Et pourquoi pas ? »

La complication chez les toros, ça arrive. Tu ne sais pas pourquoi, mais certains toros se mettent à devenir si pesaos, si malencontreux, qu’on dirait qu’ils le font exprès. Comme ce toro de Murube à Barcelone devenu soudain « plus dur que la pierre du temps des mammouths ». Mieux vaut baisser le rideau de fer et plier les gaules. Ce serait alors une faute de goût d’insister, d’autant que lui, Gallo, balayait l’insoluble dans une maxime inoxydable et à double verrou, attribuée par certains à Guerrita, grand penseur de l’impraticable : « Ce qu’on ne peut pas faire, on ne peut pas le faire, et en plus c’est impossible. »