François Bon


Temps machine

Collection :

Récit

112 pages

11,66 €

978-2-86432-282-5

mars 1993

Comme si une fascination non résignée avait obligé, mais à reculons, en se faisant à soi-même violence, de revisiter le monde défait et cassé des usines. Cela traversé autrefois la tête trop raide pour s’en dégager par une vue générale : obligeant à procéder par ces éclats arrachés, ces visages qui restent, et la mémoire plus précise des machines. Laissant travailler l’immense réserve plastique d’images, Moscou, Bombay ou Vitry-sur-Seine, à seule force d’éléments récurrents, abrasifs, pour retrouver la part qui nous revient d’une épopée désormais close.

Et la maladie qui gagne comme notre vengeance de mains noires, parce qu’ils ne savent pas quoi faire de nous : l’encombrement de ce qu’ils disent formation quand il s’agit d’apprendre à manier des ensembles vides (travaux multiples de la parlote à vendre ou d’écrans déjà obsolètes, petites tâches que l’industrie du loisir et de la consommation offre à ses guichets et dans le fond de ses entrepôts), les lotissements de pavillons où ils vieillissent comme des surfaces périmées de la terre, ses banlieues comme des taches stériles sur la croûte vivante du monde, et ceux qui restent dans la journée circulant dans les escaliers des immeubles de béton en bordure des villes et le néant de leurs jours comme le néant d’aspirations limitées à ce qui peut advenir au fond des entrepôts ou des guichets où on vous colle, comme les livrées du temps de la fin des rois absolus, l’uniforme de l’empire d’argent qui vous rémunère.
Le monde est fragile, et s’alourdit : les morts sont dans les immeubles et attendent, ils descendent dans les villes au soir, les morts débordent parce que même dans les cubes de tôle des campagnes on les rejette à côté pour ne plus servir de rien, ce n’est plus un siècle à mains, les morts restent là debout et c’est pire encore de les voir non plus hurler ni se plaindre mais attendre au bord des entrepôts. L’encombrement obligé des salons autour du téléviseur, la quasi-loi, accroché au mur, de posséder un fusil de chasse comme au 31 du mois sous les immeubles le tas plus haut que les fenêtres du premier étage, qui se fait des meubles jetés pour d’autres aussi beaux. Le monde de formica tombera et les morts emmèneront avec eux ceux qui se contentaient d’aller au cinéma, lire leurs magazines, auront passé en abandonnant la révolte aux mains noires qui n’en avaient plus la force et vivez donc, en attendant.