Varlam Chalamov


Tout ou rien

Cahier 1 : l’écriture

Collection : Slovo

Traduit du russe par Christiane Loré

196 pages

15,22 €

978-2-86432-183-5

septembre 1993

« L’art tel que je le comprends est antilittéraire », il ne permet pas, selon Chalamov, qu’on le sépare de la « vie vivante » et son enjeu est simple : tout ou rien.
Rédigées entre 1960 et 1970, ces notes au ton âpre et véhément attestent un souci unique : rechercher la valeur, le sens de l’écriture dans un siècle qui inventa la forme la plus élaborée et la plus parfaitement funeste de l’enfermement : le camp. Chalamov arracha à la longue expérience qu’il en fit les Récits de la Kolyma. Ils n’ont pas été écrits pour témoigner, affirme-t-il ici, mais, témoignant, ils ont révélé une œuvre originale.
Le mérite de ces lignes qui racontent le métier d’écrire, mettent à nu les impulsions, les modalités, les processus de sa création, ne tient pas dans la volonté de celui qui les trace d’élaborer une théorie de l’écriture. Ce sont simplement des repères, des branches fermement plantées dans la neige pour ne pas perdre le chemin. Ces signes en bord de route marquent le territoire d’une question : y a-t-il aujourd’hui, en terre russe, une humanité possible ? Quelle est la légitimité, le pouvoir de l’écriture, et quelle écriture ? On lira ces lignes comme la trace éparse mais fervente et obstinée de cette quête.

Les Récits de Kolyma, quant à eux, n’ont rien à voir avec des essais. Si certains fragments d’essai y sont insérés, ce n’est que pour rehausser le document ; c’est toujours intentionnel et, quelque part, daté. Car la vie saisie sur le vif fait irruption sur la feuille grâce à des procédés qui ne sont pas ceux de l’essai. Il n’y a dans les Récits ni description, ni matériau chiffré, ni déduction, ni chronique socio-politique. Le propos des Récits de Kolyma n’est ni d’« informer » ni d’offrir un assortiment de faits, mais de décrire de nouvelles conditions psychologiques et de nouvelles lois de comportement, et d’explorer au moyen de l’art un thème terrible. Sans que jamais ne soit évidemment remise en cause l’irréfutabilité de chacun des faits. Les Récits visent essentiellement à démontrer ce qu’il y a de nouveau dans le comportement et la psychologie d’un homme réduit à l’animal (au reste, les animaux sont faits d’un meilleur matériau et aucun d’entre eux n’endure les tourments que l’homme endure). Oui : ce qu’il y a de nouveau, en dépit de l’énorme littérature traitant de l’internement et des prisons.
L’auteur des Récits de Kolyma estime que le camp est pour l’homme une expérience intégralement négative de la première à la dernière heure. Nul ne devrait la connaître, ni jamais en entendre parler. Jamais aucun individu ne deviendra ni meilleur ni plus fort après le camp. Le camp est une expérience et une école négatives, une école de décomposition pour tous, les gradés comme les détenus, les hommes d’escorte comme les spectateurs, les passants comme les amateurs de belles-lettres.

La Quinzaine littéraire, 1er novembre 1993, par Christian Mouze

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