Pierre Michon


Vie de Joseph Roulin

Collection : Collection jaune

72 pages

12,00 €

Epub : 4,99 €

978-2-86432-066-1

mars 1988

« Je voudrais faire des portraits qui un siècle plus tard aux gens d’alors apparussent comme des apparitions » écrivait Van Gogh il y a justement un siècle. Ces portraits, on peut douter qu’ils apparaissent aujourd’hui : comble de la valeur marchande, ils sont aussi peu visibles que les effigies des billets de banque. C’est que Van Gogh, qui accessoirement était peintre aussi, est une affaire en or. Dans cette affaire, il est bien au-delà de son œuvre maintenant, nulle part. J’ai voulu le voir en deçà de l’œuvre ; par les yeux de quelqu’un qui ignore ce qu’est une œuvre, si ce phénomène était encore possible à la fin du siècle dernier ; quelqu’un qui vivait dans un temps et dans un milieu où la mode n’était pas encore que tout le monde comprît la bonne peinture : ce facteur Roulin qui fut l’ami d’un Hollandais pauvre, peintre accessoirement, en Arles en 1888. Et bien sûr je n’y suis pas parvenu. Le mythe est beaucoup plus fort, il absorbe toute tentative de s’en distraire, l’attire dans son orbite et s’en nourrit, ajoutant quelques sous au capital de cette affaire en or, sempiternellement.
Cet échec est peut-être réconfortant : il me permet de penser que le facteur Roulin se tient nécessairement devant qui l’évoque à la façon d’une apparition, comme le voulait celui qui le fit exister.

Pierre Michon

Roulin ne dort pas non plus. Le quinquet brûle sur la table. Augustine dort, et le mainate aussi : on voit juste la petite crête violente, jaune, sur cette masse chétive et refermée comme un poing noir. Ainsi c’était un grand peintre ; quelqu’un donc dont les tableaux doivent être vus par tout le monde parce que bizarrement, pour opaques qu’ils paraissent, ils rendent les choses plus claires, plus faciles à comprendre ; quelqu’un qui aurait pu être riche finalement, car ces bricoles atteignent des prix exorbitants. Et bien sûr Roulin se demande qui a décidé que c’était un grand peintre, car ça n’avait pas l’air d’être décidé du temps d’Arles, et comment ça s’est fait cette transformation. Il regarde son portrait encadré, le quinquet en estompe un peu les couleurs, mais on voit bien les gros dahlias et ce large visage clair qui fut le sien. Il a les deux bras devant lui sur la table, ces manches galonnées comme s’il fallait être déguisé en maréchal pour se coltiner des sacs de courrier. Il regarde sans bouger. On n’entend rien dehors. Vincent est assis à côté de lui et il pourrait le voir en jetant un coup d’œil, mais à quoi bon, il a un panama et des gants jaunes, chic comme un Manet, il est extrêmement calme, rajeuni, la barbe bien taillée, il a eu enfin de quoi se faire mettre un appareil pour remplacer ses dents perdues, et son oreille, est-ce qu’elle a repoussé, ou n’est-ce pas plutôt un de ces bouts de chair plus vrai que la chair qu’on fait en Amérique, en carton bouilli ou cuir peint, et surtout c’est fini cet œil sourcilleux, cette bouche tyrannique, elle est tombée la grande colère, il est détendu et paisible, il a des certitudes heureuses et sûrement sur ce chemin de certitude il peint toujours, et mieux, plus lentement, plus magistralement, dans un atelier clair à Paris dans les beaux quartiers, et si l’on vient l’y voir c’est une si jolie femme qui vous fait entrer et asseoir, plus belle que Marie Ginoux et plus jeune, mais royale aussi, et elle vous dit aimablement que Vincent travaille, qu’il faut attendre un peu, elle vous offre des journaux, un verre. On attend, on est heureux que les choses aient bien tourné, et qu’elle soit oubliée la besogne catastrophique qui ravageait on ne sait quoi dans le bout d’Arles, la besogne jetée au vent, méchante comme la foudre, qui après son passage laissait Vincent hébété devant un tableau où il n’y avait qu’un paysage en hébreu. Maintenant ça n’est plus de l’hébreu pour tout le monde, apparemment. Roulin a posé sa casquette, il n’y a personne là pour voir qu’il est chauve, et d’ailleurs dans ce moment lui-même s’en moque : pour une fois l’espèce de prince ne batifole pas hors de lui, il est tout entier en lui ; il ne se révolte pas, il ne fait pas semblant d’être Roulin, il est heureux d’être ce Joseph Roulin qui a vu un miracle, la transformation de Vincent en grand peintre ; et à n’en pas douter il verra aussi le Grand Soir, qui est une timbale autrement facile à décrocher, de la rigolade à côté. Se tournera-t-il vers Vincent ? Non, ils n’ont rien à dire. Calmement donc ils considèrent ce tableau peint il y a longtemps ; et Roulin le trouve presque beau, après tout. Les dahlias fleurissent. De l’énorme masse de la Vieille Charité, ce qu’on entend de péremptoire dans un petit clairon, c’est déjà la diane, peut-être. Sans regarder la chaise à côté de lui Roulin éteint le quinquet, le mainate dérangé s’agite, comme en rêve dit un nom. Le vieux va se coucher.

 

Traductions

 

Das Leben des Joseph Roulin, trad. Joachim Klink, Berlin, Manholt, 1990 (allemand).

 

Joseph Roulin, de postbode van Van Gogh, trad. Marijke Jansen, Amsterdam, De Arbeiderspers, 1990 (néerlandais).

 

Meesters en knechten ; Het leven van Joseph Roulin, trad. Rokus Hofstede, Amsterdam, Oorschot, 1996 (néerlandais).