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Les Quinze Mille Pas
Un compte rendu

Terra d’altri

Roman. Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont

160 p.

15,22 €

ISBN : 978-2-86432-478-2

Parution : août 2006

Compter, rendre des comptes, rendre compte – le compte rendu n’est pas le bon. Dans une ville du nord de l’Italie, un narrateur essaie, sans l’aide de l’instrument précieux que serait un compte-pas, de s’orienter dans la pensée, dans la vie, dans sa tête. C’est sa condition pour ne pas mourir.

Que sont ses parents devenus ? Et sa sœur, disparue d’abord, déclarée officiellement morte ensuite ? Et son frère dont il classe les livres et les dossiers épars ? Et comment faire sa valise ? Comment achever un traité conséquent sur le suicide ? Que faire d’un blouson hongrois quand on le sait retiré à un mort ? Enfin, et surtout, comment désormais classer nos papiers ?

Le narrateur ajoute de la rigueur à son cas lorsqu’il tente de formuler un diagnostic de l’humain, et qu’il nourrit d’imaginaire sa façon de s’orienter avec justice dans le labyrinthe de l’économique et du social. Il ne craint pas que sa lucidité passe pour de la folie.

 

Cet ouvrage a reçu le Prix de la revue Lo Straniero 2002.

Extrait

L’architecte Lazzaron, qui pendant plusieurs années, avant de devenir architecte, avait été le géomètre Lazzaron, restait sans voix. Il ne pouvait faire autrement, je pense, que de considérer que les paroles de mon frère lui étaient destinées personnellement. Quant à moi, je me taisais. Je savais très bien que mon frère se comportait de cette manière désagréable non parce qu’il croyait vraiment tout ce qu’il disait, bien qu’à vrai dire il y crût dur comme fer, sauf qu’il ne l’aurait jamais dit comme ça en public, mais en raison de sa jalousie terrible et absolue par rapport à ma sœur. Depuis l’époque de la maternelle, continua-t-il en fixant toujours du regard l’architecte Lazzaron, tu savais déjà tout. Depuis l’époque de la maternelle tu as toujours agi avec préméditation et pendant toute ta vie tu n’as fait qu’agir selon un plan bien précis. Tu as grandi selon un plan préétabli par tes parents, dit mon frère, plan auquel tu t’es soumis entièrement et de bon gré. C’est pour rester fidèle à ce plan que tu t’es inscrit à l’école pour géomètres. Tu as ouvert un cabinet avec les idées bien claires, avec les yeux grands ouverts tu t’es inscrit au parti démocrate-chrétien, et sans jamais fermer les yeux ni te boucher le nez tu es entré au conseil pastoral. Entre-temps tu as étudié l’architecture à Venise et tu es devenu adjoint bien avant de devenir architecte. Du reste, dit encore mon frère, tu t’es toujours distingué par ta voracité. Gestion du territoire ! s’exclama mon frère. Exploitation du territoire, abus du territoire, sodomisation du territoire ! Du reste, dit encore mon frère, cette soi-disant collectivité, ce soi-disant pays italien qui est pourtant si différent du nord au sud, tout en restant en un certain sens pareil, du sud au nord, sans oublier les îles, mais qui est en fait un petit pays, le vrai trou de province du monde dont notre province tout entière n’est que le trou du trou – ou le trou dans le trou –, ce soi-disant peuple, disait-il, il l’a bien mérité. Il n’y a ni excuses ni justification qui tiennent : il l’a bel et bien mérité. Chacun, je dois l’admettre, était libre de choisir, et c’est vous et nul autre qu’il a choisi. Mais c’est justement cette soi-disant démocratie, dont découle la soi-disant liberté et donc, ajouta mon frère, la liberté de choix, toujours soi-disant, bien sûr, qui a été la ruine de notre pays. Tout ce qu’on peut dire et tout ce qu’on dit est la vérité. De même que n’importe quelle chose est la vérité, et en même temps n’est pas du tout la vérité, c’est ça la vérité. Il n’y a pas de quoi être rationnel, mon cher architecte, et d’ailleurs il n’y a pas grand-chose à penser. Peut-être, somme toute – c’est un doute qui m’accompagne depuis longtemps –, que c’est vous qui avez raison. Vous avez raison, il faut être pragmatique ; il faut éviter de trop penser et servir les intérêts de la collectivité. Si on pense trop à ce que peut bien être cette soi-disant collectivité, si on prend ce soi-disant peuple et qu’on le décompose, à partir du concept en tant que tel, en individus, et si on prend ces individus pour réfléchir sur ces individus, sur chaque individu un par un, alors vous avez tout à fait raison vous et votre rationalisme de province. Naturellement vous, toi mon cher architecte, vous ne pensez certainement pas en ces termes, peut-être ne pensez-vous pas du tout. C’est pour ça que vous avez tout compris. Il n’y a rien à comprendre, rien à penser : juste à construire. C’est en ça que consiste ta belle gestion du territoire : construire jusqu’à ce que le territoire finisse, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place. Alors, quand le territoire est fini, on arrête aussi de faire de la politique, parce que de toute façon il n’y a plus de raison d’en faire étant donné qu’il n’y a plus rien à construire. S’il n’y avait plus rien à construire, il n’y aurait plus le moindre architecte dans aucune des administrations du pays. S’il n’y avait plus de territoire à diviser, il n’y aurait plus le moindre géomètre dans aucun conseil communal d’aucune commune, quelle qu’elle soit, sur toute l’étendue de l’Italie. Aucun expert en thermotechnique, aucun ingénieur en bâtiment ou autre dans le genre. Votre rationalisme n’est qu’un pseudo-rationalisme bâclé de province ; votre postmoderne un postmoderne empastellé de province, et en définitive l’architecture vicentine tout entière n’est autre qu’une consternante architecture de province qui a perdu en route toute dignité de façade. Nous sommes entourés de maisons couleur crème, d’immeubles couleur noisette, de résidences jaune pâle et marronnasses. Jamais du jaune, du jaune pâle. Jamais du vert, du vert pâle. Jamais du bleu, du bleu pâle. Jamais une maison, toujours et seulement des maisonnettes. Une touche de Le Corbusier par-ci, une pelletée de Scarpa par-là. Une truellée de Lloyd Wright à droite et une de Loos à gauche. Marcher dans n’importe quelle rue de ces quartiers résidentiels industriels ou artisanaux revient à se glisser dans une poubelle urbanistico-architecturale à l’échelle un sur un. Une hystérie urbanistico-architecturale, une cacophonie de ciment qui nous assourdit et nous déséquilibre dès que nous mettons le nez dehors.

Revue de presse

France-Italie, nº 489, mars-avril 2008

Compter, rendre des comptes, rendre compte – le compte rendu n’est pas le bon. Dans une ville du nord de l’Italie, un narrateur essaie, sans l’aide de l’instrument précieux que serait un compte-pas, de s’orienter dans la pensée, dans la vie, dans sa tête. C’est sa condition pour ne pas mourir. Le narrateur ajoute de... Lire la suite

Le Monde, 15 décembre 2006, par Raphaëlle Rérolle

Vitaliano Trevisan : l’homme qui compte

S’il faut une bonne raison de lire des romans (en dehors du pur plaisir, cela va de soi, et peut-être aussi du désir coupable de s’insinuer dans la vie des autres), alors en voilà une : la possibilité de découvrir – fortuitement, presque toujours – quelque chose de surprenant sur la nature humaine.... Lire la suite

Libération, 14 décembre 2006, par Jean-Baptiste Harang

Trevisan à pas comptés

 À Vicence, les absents ont toujours raison. Même quand ils ont tort.

De sa maison de la via Dante, à Vicence, jusqu’à l’étude notariale de maître Strazzabosco, il y a quinze mille pas, Thomas Boschiero, le narrateur, les a comptés, un par un, à l’aller comme au retour, c’est très... Lire la suite

L’Humanité, 7 décembre 2006, par Alain Nicolas

Une conscience entre ordre et chaos

Sur fond de drame familial, un regard mordant sur l’Italie contemporaine.

Pour Thomas, cette petite ville de Vénétie est avant tout le champ d’un arpentage incessant. Marcher, compter les pas, noter, recompter, comparer. Une activité obsessionnelle qui pourrait tenir lieu d’alternative au départ. Des valises, adaptées à tous... Lire la suite

La Quinzaine littéraire, 1er-15 novembre 2006, par Monique Baccelli

Compter sur ses pas

Après avoir lu les toutes premières pages, denses, sans alinéas, du roman de Trevisan, le lecteur se demande s’il va pouvoir suivre très longtemps le narrateur : un personnage apparemment grincheux, névrosé, dont la principale activité est celle‑ci : « Durant toutes ces années, au cours de tous les déplacements que j’ai effectués, de... Lire la suite

La Liberté, 11 novembre 2006, par Alain Faverger

Le révolté et son Italie désolée

Né en 1960, Vitaliano Trevisan est encore chez nous un illustre inconnu. En émule de Beckett, il offre de Vicence et de la Vénétie l’image d’un désert de l’amour où seul triomphe le matérialisme.

Le lecteur francophone est habitué aux écrivains italiens à la langue chatoyante dont le... Lire la suite

Télérama, 1er novembre 2006, par Martine Laval

Quinze mille pas, ou quinze mille mots, sans doute davantage, tous brûlants. Thomas, le narrateur, voit son univers s’écrouler, la mort le frôler sans répit – parents, sœur et frère, tous disparus. Il est seul, reclus en lui‑même. Il marche, raconte ce qui le mène ici ou là, dans un no man’s land italien de villes... Lire la suite

Études, novembre 2006, par Kim-Loan Mayen

Quinze mille pas, c’est la distance que parcourt le narrateur pour se rendre de sa maison à l’étude du notaire Strazzabosco, chargé d’administrer le patrimoine familial depuis la mort des parents. Dans sa tête, pensées et souvenirs se mêlent au rythme d’une marche que l’on sent dictée par une sourde nécessité : nécessité de régler ses... Lire la suite

Les Inrockuptibles, 24 octobre 2006, par Judith Steiner

Un monologue ahurissant qui évoque Beckett et Bernhardt.

Il ne reste plus que lui, Thomas, pour se rendre chez le notaire Strazzabosco, et s’acquitter – c’est le mot – des formalités qui s’imposent, après le « jugement déclaratif de décès » de sa sœur. Dix ans qu’elle avait disparu, huit ans d’absence officialisée, et maintenant, la mort. Car... Lire la suite

Le Magazine littéraire, octobre 2006, par Fabio Gambaro

Marcher et penser. Marcher et compter ses pas. Sans arrêt, toujours, méthodiquement. Thomas, le protagoniste des Quinze Mille Pas, le très beau premier roman de Vitaliano Trevisan, est obsédé par les distances. Surtout celle qui sépare son domicile de l’étude du notaire Strazzabosco. Une distance de quinze mille pas qu’il parcourt, tout en remâchant ses... Lire la suite

Notes bibliographiques, octobre 2006

À Vicence, en Italie, Thomas compte les pas qui séparent sa maison de chacune de ses courtes destinations, quinze mille jusqu’à l’étude notariale qui administre les biens de sa famille. Des parents morts l’un après l’autre, une sœur assassinée et un frère en fuite, l’histoire de Thomas et des siens s’articule autour de la mort... Lire la suite

Aujourd’hui en France, 26 septembre 2006

« Ce récit m’a subjuguée »

Chez Libreria (Paris IXe), Florence Raut défend avec vigueur les auteurs italiens. Elle a éprouvé un vrai coup de cœur pour Les Quinze Mille Pas, un court roman de Vitaliano Trevisan récemment paru chez Verdier. « C’est l’histoire d’un type obsessionnel qui compte tout le temps les pas qu’il fait. Ce jour-là,... Lire la suite

Le Matricule des anges, septembre 2006, par Jean Laurenti

Penser sans compter

S’efforcer de porter un regard lucide sur le monde, dénouer au péril de sa raison les fils familiaux : les trajets de son personnage et la quête de vérité qu’ils portent sont la matière du récit inquiétant de Vitaliano Trevisan.

Quiconque, par un de ces jours d’ennui qui peuplent le temps de... Lire la suite

Politis, 28 septembre 2006, par Christophe Kantcheff

En bonne marche

Participant du renouveau de la littérature italienne, Vitaliano Trevisan publie Les Quinze Mille Pas. Un roman labyrinthique, dangereux et entêtant.

La littérature italienne contemporaine serait-elle nulle ? Très sûr de sa science, dans la lignée du Désiré Nisard démoli par Éric Chevillard (voir Politis nº 917), Dominique Fernandez diagnostiquait, il y a peu,... Lire la suite

Epok, 8-14 septembre 2006, par Bernard Quiriny

Où qu’il aille, Thomas compte ses pas et les note dans un carnet. « Jamais le même nombre de pas à l’aller et au retour. Deux fois seulement, il m’est arrivé de voir coïncider les chiffres. » Le roman raconte le flot de ses pensées durant une longue marche au terme de laquelle il réitère l’exploit : Les... Lire la suite

Transfuge, nº 12, septembre-octobre 2006, par Sophie Pujas

Thomas compte ses pas, ses disparus, et le temps qu’il lui reste. Il compte aussi s’évader de la ville étriquée qui l’oppresse. Mais pour aller où ?

C’est un bon jour : Thomas a réussi à faire précisément le même nombre de pas – quinze mille en tout – à l’aller et au retour de sa... Lire la suite

Livres hebdo, 16 juin 2006, par Jean-Maurice de Montremy

Un neveu de Bernhard

Il faut quinze mille pas à Boschiero pour se rendre chez son notaire. Le temps d’un monologue sarcastique où l’italien Vitaliano Trevisan met lui-même ses pas dans ceux de Thomas Bernhard.

Vitaliano Trevisan (né en 1960) vit à Vicence, en Vénétie, tout comme Boschiero, le narrateur de son roman. Les... Lire la suite

La Repubblica, 10 février 2002, par Beniamino Placido

Ammalarsi di vivere in provincia

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Italia Libri, 17 septembre 2004, par Vanessa Sorrentino

Steroidi e pesticidi letterari

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Radio et télévision

« Des mots de minuit », entretien avec Philippe Lefait, France 2, 29 novembre 2006. « L’Italie en direct », entretien entre Carole Cavallera, Vitaliano Trevisan, Martin Rueff et Philippe Vannini, Radio Aligre, 26 novembre 2006.