Maîtres et serviteurs

Collection jaune

96 p.

12,37 €

ISBN : 978-2-86432-110-1

Parution : septembre 1990

Qu’est-ce qu’un grand peintre, au-delà des hasards du talent personnel ? C’est quelqu’un sans doute dont le trop violent appétit d’élévation sociale s’est fourvoyé dans une pratique qui outrepasse les distinctions sociales, et que dès lors nulle renommée ne pourra combler : telle est l’aventure du peintre qui dans ces pages porte le nom de Goya. Ce peut être aussi un homme qui a cru assouvir par la maîtrise des arts la toute-puissance du désir, à ce divertissement noir a voué son œuvre, jusqu’à ce que son œuvre, ou sa propre conscience, lui dise que l’art est là justement où n’est pas la toute-puissance : j’ai appelé cet homme par commodité Watteau. C’est encore quelqu’un qui tôt ou tard doit faire son deuil des maîtres, de l’art et de son histoire, et apprendre que tout artiste pour sa part est de nouveau seul, face à un commanditaire écrasant et peu définissable, dans ces régions arides où l’art confine à la métaphysique, sa pratique à la prière : et j’ai voulu qu’un obscur disciple de Piero della Francesca soit confronté à cela.

 

Pierre Michon

Extrait

Dans sa jeunesse, ne pas avoir toutes les femmes lui avait paru un intolérable scandale. Qu’on m’entende bien – lui, on ne peut plus l’entendre : il ne s’agissait pas de séduire ; il avait plu, comme tout un chacun, à ces deux, sept, trente ou cent femmes qui à chacun sont imparties, selon sa taille et sa figure, son esprit. Non, ce dont il enrageait, dans la rue, dans les coulisses et les échoppes, à la table de tous ceux qui l’accueillirent, chez les princes et dans les jardins, partout enfin où elles passent, c’était de ne pouvoir arbitrairement décider de disposer d’une, épouse du mécène, fillette ou vieille catin, de l’index la désigner, qu’à ce geste elle vint et tout aussitôt s’offrît, et que la jetant là ou l’emportant ailleurs, tout aussitôt il en jouît. Qu’on m’entende encore : il n’était pas question de les y contraindre, qu’une loi ou quelque autre violence les y contraignît ; non, mais qu’elles le voulussent comme il les voulait, indifféremment et absolument, que ce désir leur ôtât tout discours comme à lui-même il l’ôtait, que d’elles-mêmes enfin elles courussent au fond du bois et muettes, allumées, sans le souffle, s’y disposassent pour qu’il les consommât, sans autre forme de procès.

Revue de presse

Libération, 4 octobre 1990, par Jean Palestel

Pierre Michon écrit comme on le lit, inexorablement. On ne peut l’interrompre, son écriture est une voix, et lorsque la voix baisse, à l’instant où le lecteur pourrait dire « pouce ! », notre poitrine est vide, le temps de reprendre souffle et la voix a repris, la voix humaine. […]

Le tryptique de Maîtres et serviteurs, récital à trois... Lire la suite

L’Événement du jeudi, 15 novembre 1990, par Patrice Delbourg

Pierre Michon chevalet servant

Le peintre séduit son modèle. Les épaules nues des marquises subjuguent la surface du tableau. L’écrivain contemple ce tango amoureux en miroir et nous rapporte la part futile et volontaire du créateur en proie au désir d’absolu. L’un déplore le scandale de ne pas avoir eu toutes les femmes. L’autre gémit... Lire la suite

La Croix, 27 octobre 1990, par Michel Crépu

Ce ne sont pas tant des figures que Pierre Michon cherche ici à fixer […] que ce par quoi ces figures sont requises, ce qui les appelle du dehors vers Dehors, un ailleurs sans nom. On aurait donc tort de chercher là ce que nous trouvons précisément dans les Vies minuscules : Pierre Michon nous emmène à... Lire la suite

Le Monde, 19 octobre 1990, par Philippe Dagen

Plus que le savoir de celui qui excelle à passer entre les dates de l’Histoire et ironise sur Vasari, plus même que le talent avec lequel il ressuscite peintures et peintres, la force de mélancolie de Pierre Michon est remarquable. Il atteint à un tragique dépouillé, efficace parce qu’il refuse les gros effets, éloquent parce... Lire la suite

L’Express, 31 janvier 1991, par Raphaël Sorin

Michon […] triomphe ici parce qu’il réussit à mettre en images une théorie que d’autres compliqueraient sur 500 pages. Avec ses raccourcis visuels, au contraire, on accepte de méditer à mesure, presque à notre insu. […] L’un des plus beaux livres du moment, si subtil, tellement fort.

Lire la suite

Critique, novembre 1991, par Jean-Yves Pouilloux

Nous entretenons d’ordinaire avec les tableaux des relations difficiles, où se mêlent des sentiments peu avouables comme l’envie ou la jalousie, et d’autres plus faciles à dire comme la reconnaissance, l’admiration et même la complicité. Sans compter la mode, la célébrité et jusqu’aux soucis de fortune. Ce curieux mélange semble venir de ce que la... Lire la suite

Les Nouvelles d’Orléans, 19 octobre 1990, Serge Bonnery

Maîtres et serviteurs est une longue litanie des aspirations déchues, des sommets que l’on n’atteint pas. Et des chemins obscurs de la création. On y voit l’artiste face à lui-même, contraint à se survivre dans le dérisoire. Pour peindre cela à la manière de l’écrivain, Pierre Michon a justement choisi le ton de la plainte, le... Lire la suite

La Quinzaine littéraire, 1er octobre 1990, par Gilbert Lascault

Ici, la peinture semble faire des détours afin de mieux se retrouver. Elle tente de se définir un peu et de manière indirecte. Elle se rêve en quelque sorte elle-même.

Lire la suite

Recueil, mars 1991, par Jean-Paul Corsetti

Évoquant les méthodes de composition offertes aux « jeunes littérateurs », Charles Baudelaire écrivait : « Couvrir une toile n’est pas la charger de couleurs, c’est ébaucher en frottis, c’est disposer des masses en tons légers et transparents – la toile doit être couverte – en esprit – au moment où l’écrivain prend la plume pour écrire le livre. » Il semble, à plus d’un titre,... Lire la suite

The New York Review of Books, 5 mars 1998, par Roger Shattuck

Louisiana Story

Masters and Servants assembles five narratives about painters and the life of painting by a contemporary French writer not previously translated into English. With one exception, each story approaches a celebrated artist through a peripheral, even obscure witness : for van Gogh, the postman Roulin, a neighbor and friend whom he painted ; for Piero della... Lire la suite