Anne Serre


Le • Mat

Collection : Collection jaune

64 pages

14,70 €

978-2-86432-446-1

septembre 2005

« Alors on va me dire : mais au fond, c’est qui, c’est quoi, ce MAT ? Il est protéiforme, il change sans cesse d’aspect, de figure, il a des fonctions diverses. Mais oui.
Si les choses étaient simples, cela se saurait. Si la terreur, l’amour, l’amitié, la mort, la folie désignaient à chaque fois une seule figure, cela se saurait aussi et l’on n’en serait pas aussi encombré. Ce qui est merveilleux, c‘est d’approcher ce corps protéiforme et inquiétant, ce changement à vue de visage, d’usage, sans jamais s’y brûler au point d’y perdre son latin (la plus grande perte). Tant que l’on peut rester vivant et possédant son latin à considérer LE•MAT face à face, c’est que l’on est écrivain, suspendu, protégé.
Être plus fort que lui, c‘est la seule manière de survivre. »

Pourtant, quand je pense au MAT c’est à un vagabond que je pense, un vagabond assez effrayant que j’aurais croisé moi-même un jour lointain, et cette rencontre sur la terre gaste a eu un tel effet sur moi que j’en ai perdu non pas mon latin – au contraire, je l’ai retrouvé –, mais mes souvenirs. Tout ce qui s’était passé avant s’est évanoui dans la nature. Je me souviens que j’ai eu très peur et en même temps, su tout de suite que c’était la rencontre que j’attendais depuis toujours. J’y étais préparée. Avant, sans le savoir je m’ennuyais.
Elle eut lieu en montagne c’est-à-dire loin du monde, loin de la vie en société, dans des conditions où l’on est absolument seul. Quand je l’ai vu arriver, son bonnet à grelots circulant parmi les fougères, et mesuré à quel point j’étais isolée avec l’impossibilité totale d’un retour en arrière, je me suis naturellement armée mentalement. Le voici, ai-je pensé, n’aie pas trop peur. Puisque cette rencontre t’est destinée c’est que tu as la capacité d’y faire face. Ne tente pas de fuir, tu raterais alors la chose la plus importante de ta vie. Pendant ce temps, le bonnet à grelots se rapprochait. Fais face, me suis-je répété. Tu vas te trouver devant la mort, tu as en toi les dispositions nécessaires pour l’affronter. Parle à cet homme comme tu parles à quiconque, n’essaie surtout pas d’avoir l’air malin, n’esquive pas la rencontre – d’ailleurs, il t’en empêchera.
Alors il est sorti des fourrés et j’ai commencé à distinguer son visage, ses attributs. Oui, ai-je pensé avec une espèce d’horreur triste, c’est bien lui, c’est LE•MAT. On croit que les choses ne figurent que sur des cartes à jouer ; c’est une erreur. Dans la réalité ces choses sont dans la vie. On a peur mais il est surexcitant, aussi, de se trouver face à un tel événement. À ce moment-là, on cesse de posséder cet instinct de survie qui semble caractériser les vivants. On est prêt à tout, même à perdre. C’est la grande bataille orgiaque, le point sublime de l’existence, la grande jouissance si on y va par là. C’est la chose de tout temps attendue que beaucoup – et moi aussi j’avais eu cette illusion – confondent avec la rencontre amoureuse.

La Quinzaine littéraire, 1er octobre 2005, par Bertrand Leclair

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