Pierre Bergounioux


Le Matin des origines

Collection : Collection jaune

56 pages

9,00 €

978-2-86432-133-0

mai 1992

La Vie s’entend à s’attacher les services des créatures en qui elle est éparse et persiste. Il n’y a que les nôtres qu’elle paraisse un peu dédaigner. On ne serait pas, sans cela sujet au doute. On n’aurait pas tous ces regrets ni cette envie, souvent, de ne plus vouloir. La tentation d’abandonner ne serait pas tapie au creux de chaque jour et jusqu’au cœur de nos entreprises.
Cette félicité qu’il faut supposer aux animaux, elle nous a peut-être été accordée un très court instant, au commencement. Il serait dans sa nature non seulement qu’elle se dissipe mais que son souvenir lui-même s’efface après qu’elle a rempli son office, qui est que nous restions. Ensuite, nous vivons par habitude. Quelques complications, du côté de mes origines, ont laissé dans ma mémoire deux ou trois fragments que je soupçonne d’en être issus.

Ces images que je porte en moi et qui auraient dû s’effacer flottent hors de toute chronologie. Ceux qui se tenaient près de moi, leurs yeux, lorsqu’elles scintillèrent, ne les voyaient pas plus que les miens, maintenant, ne décèlent le tremblement virginal, la beauté native de ce qui m’entoure. Il ne s’est rien passé, pour eux. Nul instant détaché de l’épaisseur du temps, n’entaille sa profondeur obscure d’un éclat de gemme. J’ai peu de ces instants. À peine, mis ensemble, couvriraient-ils l’étendue d’un jour unique, idéal, dont les jours ultérieurs, à peine distincts d’être si souvent revenus, emportés, dévorés par je ne sais quelles fins amères, ne sont que l’ombre attardée.