Varlam Chalamov


Récits de la Kolyma

Collection : Slovo

Édition intégrale. Traduit du russe par Catherine Fournier, Sophie Benech et Luba Jurgenson. Maître d’œuvre : Luba Jurgenson. Postface de Michel Heller

1536 pages

45,64 €

978-2-86432-352-5

septembre 2003

Les Récits de Varlam Chalamov, réunis pour la première fois en français, retracent l’expérience de Varlam Chalamov dans les camps du Goulag où se sont écoulées dix-sept années de sa vie.
Fragments qui doivent se lire comme les chapitres d’une œuvre unique, un tableau de la Kolyma, ces récits dessinent une construction complexe, qui s’élabore à travers six recueils. Chaque texte s’ouvre sur une scène du camp. Il n’y a jamais de préambule, jamais d’explication. Le lecteur pénètre de plain-pied dans cet univers. Les premiers recueils, écrits peu après la libération, portent en eux toute la charge du vécu. À mesure que le narrateur s’éloigne de l’expérience, le travail de la mémoire se porte aussi sur la possibilité ou l’impossibilité de raconter le camp. Certains thèmes sont alors repris et transformés. La circulation des mêmes motifs entre différents récits, différentes périodes, constitue à elle seule un élément capital pour le décryptage de la réalité du camp ; on y retrouve la grande préoccupation de Chalamov : comment traduire dans la langue des hommes libres une expérience vécue dans une langue de détenu, de « crevard », composée de vingt vocables à peine ?
Les récits s’agencent selon une esthétique moderne, celle du fragment, tout en remontant aux sources archaïques du texte, au mythe primitif de la mort provisoire, du séjour au tombeau et de la renaissance. On y apprend que le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. C’est un texte agissant. À l’inverse, la matière du camp, les objets, la nature, le corps des détenus, sont en eux-mêmes un texte, car le réel s’inscrit en eux. Le camp aura servi à l’écrivain de laboratoire pour capter la langue des choses.
Le camp, dit Chalamov, est une école négative de la vie. Aucun homme ne devrait voir ce qui s’y passe, ni même le savoir. Il s’agit en fait d’une connaissance essentielle, une connaissance de l’être, de l’état ultime de l’homme, mais acquise à un prix trop élevé.
C’est aussi un savoir que l’art, désormais, ne saurait éluder.

 

Lire la préface aux Récits de la Kolyma, par Luba Jurgenson

Menu spécial

 

Après 1938, Pavlov reçut une décoration et une nouvelle affectation: le Commissariat du peuple aux Affaires Intérieures de la république Tatare. La voie était frayée: des équipes entières étaient affectées au creusement des tombes. La pellagre et les truands, l’escorte et la dystrophie alimentaire faisaient de leur mieux. L’intervention tardive de la médecine sauvait ceux qu’on pouvait sauver ou plutôt ce qu’on pouvait sauver, car les gens sauvés avaient à jamais cessé d’être des êtres humains. À la mine Djelgala de cette époque, sur un effectif de trois mille personnes, quatre-vingt-dix-huit allaient travailler, les autres étaient complètement ou provisoirement dispensées de travail, ou bien inscrites dans les innombrables OPé et OKa.
Dans les grands hôpitaux, on décréta une amélioration de la nourriture, et la formule de Traout « pour qu’un traitement réussisse, il faut nourrir les malades et les laver », connut une grande popularité. Dans les grands hôpitaux, on institua une alimentation diététique, avec plusieurs « menus » différents. Il est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de diversité dans les produits alimentaires et que, bien souvent, un menu ne se distinguait presque pas d’un autre, mais tout de même…
L’administration des hôpitaux fut autorisée à préparer pour les malades dans un état particulièrement grave des menus spéciaux, en dehors de l’ordinaire de l’hôpital. Le nombre autorisé de ces menus spéciaux n’était pas élevé, un ou deux pour trois cents lits.
Le seul malheur, c’était que le malade à qui l’on avait attribué un menu spécial (des crêpes, des boulettes de viande ou quelque chose d’encore plus féérique), était déjà dans un tel état qu’il ne pouvait rien avaler et, après avoir léché sur sa cuillère un peu de l’un ou l’autre de ces plats, il détournait la tête, en proie à l’épuisement de l’agonie.
Par tradition, c’était son voisin de lit qui avait le droit de terminer ces restes royaux, ou bien le malade volontaire qui s’occupait des plus atteints et aidait l’infirmier.
C’était un paradoxe, l’antithèse de la triade dialectique. Les menus spéciaux étaient servis quand le malade n’avait plus la force de manger quoi que ce soit. Tel était le principe, le seul possible, qui servait de base à la pratique des menus spéciaux: on les octroyait aux hommes les plus exténués, les plus malades.
Aussi l’attribution d’un menu spécial était-elle devenue un signe menaçant, le symbole d’une mort imminente. Les malades auraient dû redouter les menus spéciaux, mais à ce moment-là, la conscience de ceux qui les recevaient était déjà brouillée, et ce n’était pas eux qui avaient peur, mais les bénéficiaires du premier menu de l’échelle diététique, qui avaient encore un jugement et des sentiments.
Chaque jour, le responsable de service de l’hôpital se retrouvait devant cette question désagréable, à laquelle toutes les réponses paraissaient malhonnêtes: à qui attribuer aujourd’hui un menu spécial ?
Il y avait à côté de moi un jeune garçon de vingt ans qui se mourait de dystrophie alimentaire, que l’on appelait encore à l’époque « polyavitaminose ».
Le menu spécial se transformait en ce met que le condamné à mort peut commander le jour de son exécution, ce dernier désir que l’administration carcérale est tenue d’exaucer.
Le garçon refusait la nourriture, il refusait la soupe d’avoine, la soupe d’orge perlée, les flocons d’avoine, la semoule. Lorsqu’il refusa la semoule de blé, on lui attribua un menu spécial.
Le médecin était assis sur le lit du malade.
— Tout ce que tu voudras, Micha, tout ce que tu voudras, on te le fera. Tu comprends ?
Micha esquissait un faible sourire heureux.
— Alors, qu’est-ce que tu veux ? Du bouillon de viande ?
— Non… fit Micha en secouant la tête.
— Des boulettes de viande ? Des petits pâtés farcis ? Du fromage blanc avec de la confiture ?
Micha secouait la tête.
— Alors, dis-le toi-même…
Micha laissa échapper un râle.
— Quoi? Qu’est-ce que tu as dit?
— Des galouchki.
— Des galouchki ?
Micha hocha la tête en signe d’assentiment et retomba sur l’oreiller en souriant. De la poussière de foin sortait de l’oreiller.
Le lendemain, on prépara les galouchki.
Micha s’anima, il prit une cuillère, attrapa une galouchka dans la gamelle fumante, la lécha.
— Non, je n’en veux pas, elle n’est pas bonne.
Le soir, il était mort.
Le second malade à bénéficier d’un menu spécial fut Viktorov, qui avait un cancer de l’estomac présumé. On lui attribua un menu spécial pendant un mois entier, et les malades étaient furieux qu’il ne meure pas : on aurait donné le précieux menu à quelqu’un d’autre. Viktorov ne mangeait rien, et finit par mourir. En fait, il n’avait pas de cancer, c’était l’épuisement le plus ordinaire qui soit, la dystrophie alimentaire.
Quand on attribua un menu spécial au malade Démidov, après une opération de la mastoïdite, il refusa :
«  Je ne suis pas le plus malade de la salle. »
Il refusa catégoriquement, et pas parce que le menu spécial était quelque chose d’effrayant. Non, Démidov estimait qu’il n’avait pas le droit de prendre une telle ration, qui aurait pu être utile à d’autres malades. Les médecins avaient voulu faire du bien à Démidov de façon officielle.
Voilà ce qu’était le menu spécial.

Le Nouvel Observateur, 30 octobre 2003, par Dominique Fernandez

Lire l’article

« La compagnie des auteurs », France Culture, 7-10 janvier 2019
« C’est à lire », RTL, samedi 29 novembre 2003
« Du jour au lendemain », France Culture, vendredi 7 novembre 2003
« Le livre du jour », France Culture, vendredi 31 octobre 2003
« Les mardis littéraires », France Culture, mardi 28 octobre 2003
« Double page », TMC, 27 septembre (20h) et 28 septembre (12h15) 2003
« Field dans ta chambre », Paris Première, 21 septembre 2003