Didier Daeninckx


Rue des Degrés

Collection : Collection jaune

128 pages

13,70 €

978-2-86432-602-1

avril 2010

La littérature est une arme. Qui la sert prend parfois le risque majeur : celui de perdre la vie. Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, « La couleur du noir », la fiction – sous la forme d’un manuscrit – met en jeu une page d’histoire peu connue, l’insurrection malgache de 1947, et dévoile du même coup l’ampleur d’une machinerie meurtrière.
Le passé n’est jamais qu’un présent réactualisé. Une image – matérielle, ou conservée dans une mémoire individuelle –, un souvenir qu’on croyait oublié suffisent pour changer la façon dont on prend part au monde, dont on décide d’un acte, d’une posture face à un événement, ou de la manière dont on engage son destin.
Voilà, à travers ces récits brefs, les situations que parcourt le regard de Daeninckx, rebondissant, de façon à la fois résolue et inquiète, entre la pose du révolutionnaire et celle du poète –  pour reprendre les mots de Francis Ponge dont il se réclame.

Cette année-là l’hiver avait envahi Pâques, et les dernières neiges s’étaient maintenues sur les pentes exposées au nord jusqu’à la mi-avril. De part et d’autre de la frontière, dans ce territoire en forme de poche qui va de Bernissart à Erquennes, les cuisinières n’avaient cessé de ronfler de jour comme de nuit, engloutissant les tas de charbon remisés sous les auvents, les sacs de boulets entreposés dans les caves. Il n’était pas rare, tant en France qu’en Belgique, qu’on en soit arrivé à racler la suie. Le soleil avait fait une timide apparition en mars, le jour du printemps, comme pour saluer les quelques dizaines de chômeurs, partis à pied de Maubeuge, qui rejoignaient Lille en longeant le pointillé tracé sur les cartes. Des Polonais du hameau de Solitude s’étaient joints à d’autres mineurs, à des ouvriers des usines des environs, des cheminots, pour les accueillir sur la place de Vieux-Condé. Une lourde pluie gorgée de glace avait fondu sur la maigre foule quand un délégué s’était hissé sur le plateau d’une charrette pour dire son refus des injustices. On s’était réfugiés transis, serrés, dans l’arrière-salle du café, enveloppés par la buée des haleines. Le gris du ciel s’était déchiré d’un coup, des semaines plus tard, le jour de la fête du Travail. Le soleil franc sur l’écarlate des drapeaux, sur le cuivre des fanfares, et c’était soudain comme si l’été n’était jamais parti. Floris Walquin avait débuté sa carrière de douanier le lendemain à l’aube. Il s’était vu affecté à la barrière de contrôle de Péruwelz, un bourg posé à cheval sur la frontière, par lequel, disait-on, passait la plus grosse partie de la contrebande de tabac, de café et de pain de tout le département du Nord. De la dentelle aussi et du safran. Il était originaire d’Aniche et avait fait son service militaire au Maroc qu’agitaient encore les soubresauts de la révolte des Rifains. Ce qu’il avait découvert d’horizons lui avait définitivement fait renoncer au métier que son père lui réservait, mille pieds sous terre, pioche en main, à l’assaut d’une veine de charbon. On lui avait appris les rudiments du métier trois mois durant, à Lille, les lois qui régissaient le cheminement des hommes comme des marchandises, les règlements qui définissaient les droits particuliers des gens habitant à moins de deux kilomètres de la séparation, une zone jusqu’alors inconnue de lui et baptisée « extrême frontière ». Le jour venu, il avait grimpé les douces pentes du mont de Péruwelz à vélo, une colline qui culminait à quelques dizaines de mètres, pour déboucher sur la place triangulaire du bourg. La partie française occupait deux des côtés, et on la reconnaissait à une sorte de mise en berne des façades. Le dernier tiers, acquis au royaume de Belgique, respirait la joie de vivre. On se pressait autour des boutiques, on emplissait les sacoches des vélos, on s’interpellait, on vidait des bocks, accrochant des nuages de mousse amère aux moustaches hirsutes. Trois boulangeries, deux épiceries, une quincaillerie, étaient assiégées en permanence par des clients qui, une fois leurs courses faites, disparaissaient dans les bois alentour, pour revenir en république par une quinzaine de chemins détournés protégés des regards par des futaies, des bosquets. Rares étaient ceux qui agissaient en citoyens et traversaient la place pour venir faire contrôler leurs achats au poste de douane établi dans un baraquement sans grâce.

Page des libraires, avril-mai 2010, par Claire Lesobre, Librairie Entre les lignes (Creil)

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« Hors-champs », par Laure Adler, France Culture, jeudi 21 octobre 2010 de 22h15 à 23h

« Sous les étoiles exactement », par Serge Levaillant, France Inter, mardi 13 avril 2010, entre 1h02 et 5h