Géva Caban


La Mort nue

Collection : Collection jaune

Récit

64 pages

10,14 €

978-2-86432-213-9

octobre 1994

Il n’y a ici ni horreur ni gémissements, aucun récit clinique. Nous ne sommes pas dans l’attente mais dans l’approche de la mort – la mort nue, naturelle et simple d’une mère.
Vivre cette mort, l’écrire, dans l’oubli de soi et du monde (si ce n’est quelques échappées vers les bois en automne), dans l’élan de l’amour, c’est épouser son lent et irréversible mouvement, c’est la serrer au plus près.
Alors, de cette difficile proximité, naît un chant, une présence demeure.

Maman.
Réduite à l’essentiel : un souffle.
Étrangement, ce souffle si léger qu’on ne peut pas le saisir, impalpable au point de paraître quelquefois suspendu, nous relie à elle plus fortement encore que ne faisait sa voix, sa voix dont je pense aujourd’hui qu’elle était si parfaite, si naturellement parfaite, qu’elle n’étonnait pas, ne bouleversait pas, mais, simplement, retenait.
Elle disait :
« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. »
Sa voix, posée juste dans son medium, timbrée sans discordance, mesurée dans son temps était si unie, si recto-tono qu’on n’en écoutait pas la sonorité : elle livrait son message sans s’interposer à l’inverse de certaines autres voix qui font écran, qui escamotent.
La voix de maman délivrait les mots, le sens des mots, la pensée, loyalement.
Elle disait :
« Les mots ont un sens. »
Elle le croyait. Elle n’avait pas appris les non-sens, elle ne savait pas interpréter les lapsus, les blancs de mémoire (comme on dit au Québec), elle ne savait pas que les mots n’ont pas un sens mais plusieurs. Elle leur faisait confiance. Innocemment.
Elle disait :
— Précise ta pensée
parce que son propre langage était précis, clair, droit. Le langage servait sa pensée et c’est tout.
Maintenant elle n’a presque plus de mots. Elle a oublié les mots. Elle a désappris à penser.

« Un livre, un jour », France 3, 17 janvier 1995

« Panorama », par J. Duchateau, France-Culture, 20 février 1995

« Fréquence lire », de Cella Minart, Radio-France international, 11 mars 1995