Pierre Bergounioux


Le Chevron

Collection : Collection jaune

64 pages

9,13 €

Tirage de tête : 39 €

978-2-86432-238-2

mars 1996

On ne saurait dire de Pierre Bergounioux s’il croit que la nature qui les environne trempe les hommes d’une certaine façon ou si l’écrivain ne s’attache aux paysages que pour autant qu’ils offrent des parallèles dans le règne des humains.
Avec Le Matin des origines, il nous avait livré son côté lumineux, l’or et l’azur du Lot.
Le côté âpre, ombreux et mouillé, c’est vers la Corrèze, un peu plus tard dans la vie, qu’il faut le chercher. L’horizon y est borné par la succession des combes et des hauteurs, les éléments s’interpénètrent, tout s’y altère, se dissout dans l’indistinct ou manifeste un caractère hostile, accidenté. L’ingratitude du pays y fait faire très tôt l’expérience de la contrariété.
Mais cette expérience même recèle son précieux antidote : le rêve. Non pas les songes faciles mais les vrais rêves, « ceux qui nés du réel, travaillent à y retourner ». Il arrive que cette opiniâtreté porte ses fruits, le rêve se fait réalité. Or, à peine goûté cet instant de grâce, une nouvelle adversité se lève. Il n’est pas jusqu’au plateau qui n’échappe à cette présence obscure.
À celle-ci le lecteur lui aussi trouve un antidote : la richesse chatoyante de la langue de Bergounioux, sa précision scrupuleuse, la profondeur de la vision qu’elle porte.

Les plus beaux rêves, les plus nécessaires et décisifs, c’est sous bois, les yeux ouverts, et conscient, au plus haut point, de rêver, que je les ai faits. Bien sûr, dira-t-on, quelle image n’est merveilleuse lorsque tout est oblique, mouillé, décevant ? À cela, je répondrai qu’on n’est peut-être pas aussi regardant qu’on pourrait l’être quand les choses sont bonnes ou simplement passables. On n’y voit pas malice. On prend ce qui se présente sans chercher au-delà et l’on s’expose ainsi à méconnaître ce qui était meilleur et qu’on aurait trouvé un petit peu plus loin. On n’est peut-être qu’à moitié fortuné lorsqu’on a la faveur de la fortune. Parce que notre lot, c’est la finitude, que le bon qu’on a touché n’est certainement pas le parfait, dont c’est notre droit de supposer qu’il fleurit quelque part, qu’il règne, à charge, pour nous, de marcher vers lui à travers les taillis de la réalité. De sorte que la plus haute faveur résiderait, presque, dans la pire disgrâce. On va la repousser, ou elle nous, avec une telle vigueur qu’à l’opposé surgira son contraire, son image immatérielle, incertaine, son idée, d’abord, dans la bigarrure du sous-bois, puis, si l’on a fait ce qu’il faut, son corps hésitant, son visage de chair, sa présence même.
Ce n’est pas tout. La fameuse chambre où l’on serait, paraît-il, mieux inspiré de se tenir en repos, les rêves qu’elle enfante souffrent d’un défaut grave, rédhibitoire. Ils participent de la délicatesse des chambres, de leur langueur, de l’abandon qu’elles inspirent. Ils ne sont pas viables. Ce que je dis des rêves vaut pour les desseins concrets, les préparatifs matériels auxquels on travaille à quelque petite table, sous une lampe, en vue d’agir dans la réalité qui bat le mur extérieur. Ces résolutions, ces projets vont s’effilocher au contact des choses, se diluer dans l’atmosphère. Le petit clou qu’on avait soigneusement limé pour arracher aux rochers leurs paillettes se tord au premier coup. L’engin subtil auquel la truite devait se prendre, les joncs s’en amusent et le brisent. Une branche de l’aulne s’en empare et nous le confisque. C’est ainsi que finissent les projets les plus méticuleux lorsqu’on les engage dans la réalité et qu’ils sont nés dans une pièce quiète ornée de dentelle, à l’ombre des volets.

« Un livre, des voix », par E. Vallès, France Culture, 28 mai 1996

« Panorama », par Nadine Vasseur, France Culture, 10 avril 1996