William Butler Yeats


L’Escalier en spirale

Collection : Littérature anglaise

Poèmes. Édition bilingue. Traduit, présenté et annoté par Jean-Yves Masson

224 pages

15,22 €

978-2-86432-531-4

avril 2008

L’Escalier en spirale est un livre de transition : à près de 70 ans, Yeats contemple sa vie passée, multipliant les échos avec les recueils précédents ; mais aussi, sentant monter en lui une révolte irrépressible contre la vieillesse qui vient, il tente et réussit un ultime renouvellement de son art, au prix d’une remise en question qui aboutira aux Derniers poèmes, posthumes.
Ce livre dont la genèse fut longue (de 1922 à 1933) contient quelques-uns des poèmes et des cycles les plus célèbres de Yeats, dont plusieurs sont traduits ici en français pour la première fois, comme les chansons intitulées «  Paroles à mettre en musique (peut-être) ». Le poète les a ordonnés de telle manière que les souvenirs des lieux marquants de sa vie aient pour contrepoint l’évocation d’une série de lieux idéaux : ainsi le célèbre poème intitulé «  Byzance  » est-il moins une rêverie sur l’héritage byzantin qu’une préparation à la mort.
L’ésotérisme de Yeats change ici de nature : sans se préoccuper de trouver des explications aux rêves qui le hantent, il laisse son imagination se déployer en visions fantastiques, et bâtir une sorte d’«  éloge de la folie » en réponse aux troubles de l’Histoire. Les poèmes de L’Escalier en spirale imposent ainsi au fil des pages la souveraine évidence de leur imaginaire.

 

Ce septième et dernier volume achève la première traduction complète en français de la poésie de W. B. Yeats (1863-1939).

Byzance

 

Les images non purifiées du jour s’estompent,
La soldatesque ivre de l’Empereur est allée se coucher ;
La résonance nocturne s’estompe, le chant des promeneurs nocturnes
Succède au gong énorme de la cathédrale ;
Une coupole sous la clarté des étoiles ou de la lune
Méprise tout ce qu’est l’homme,
Tout ce qui n’est que complexité,
La furie et la boue des veines humaines.

 

Devant moi flotte une image, homme ou ombre,
Ombre plutôt qu’homme, image plutôt qu’ombre ;
Car le fuseau d’Hadès enveloppé dans des bandelettes de momie
Peut dévider la spirale du chemin ;
Une bouche que la buée du souffle a fui peut convoquer
D’autres bouches sans souffle ;
J’acclame le surhumain ;
Je l’appelle mort-dans-la-vie et vie-dans-la-mort.

 

Miracle ! ouvrage d’orfèvre ou bien oiseau,
(Miracle plus qu’ouvrage ou oiseau),
Posé sur le rameau d’or à la clarté des étoiles
Peut chanter comme les coqs de l’Hadès
Ou, ulcéré par la lune, clamer à tue-tête
À la gloire du métal inaltérable
Son mépris pour le pétale ou l’oiseau ordinaires
Et pour toutes les complexités de boue et de sang.

 

À minuit sur le pavement impérial voltigent des flammes
Que nul bois n’alimente, que le feu de l’acier n’a pas allumées,
Que nulle tempête ne perturbe, flammes nées de la flamme
Où des esprits nés du sang
Viennent se défaire de toutes les complexités furieuses,
Mourant dans une danse,
Une agonie en transe,
L’agonie d’une flamme qui ne roussirait pas une manche.

 

Puis l’un après l’autre ils enfourchent la boue et le sang
D’un dauphin ! Les forges brisent le déferlement,
Les forges d’or de l’Empereur !
Les dalles de marbre de la salle de danse
Brisent les fureurs amères de la complexité,
Ces images qui engendrent
Encore de nouvelles images,
Cette mer que fendent les dauphins et que tourmente le gong.

La Quinzaine littéraire, 16 juillet 2008, par Élisabeth Muller

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