François Bon


Mécanique

Collection : Collection jaune

Prix Louis Guilloux

128 pages

11,66 €

978-2-86432-340-2

septembre 2001

On a posé la main sur le front et les cheveux, et gardé la sensation de froid. Et puis la même main, le même matin, se saisira de l’urne brûlante. Les deux sensations coexistent, quoi qu’on fasse, dans la main droite, des jours et des jours. Justement la main qui écrit.
Écrire, on avait commencé d’en approcher : parce que tout cela, ces véhicules, ces noms, avaient traversé le siècle avant d’être déclarés obsolètes, c’est de cela qu’avec lui, trois semaines plus tôt, on s’était encore entretenu. De ces véhicules, de ces maisons, de ces noms, des trois générations de garage.
Maintenant, évidemment, on est seul avec quelques photographies, et des papiers imprévus. Seul avec les images et les voix qui traversent la nuit, et cette sensation, dans la main droite, rémanente.
On obéit à la main, qui dresse portrait du mort.

 

Cet ouvrage a reçu le Prix Louis-Guilloux 2002.

Langue : puisqu’il s’agit non pas d’un garage mais d’une suite de garages, trois exactement, celui du grand-père et l’enfance, puis le déménagement et à Civray (dans le département de la Vienne, mais au bord de la Charente) le garage maintenant celui du père, puis le garage neuf construit en bord de route à la sortie de la ville comme rupture définitive de la maison et des voitures. D’un seul coup cette année-là (tu as onze ans, tu as déjà en Vendée commencé ta sixième, interrompue en route) il n’y a plus la mer, c’est en pays de collines et d’un autre accent, une autre façon de prononcer la langue quand bien même on n’est qu’à cent soixante-quatre kilomètres, parce qu’à Civray la langue est déjà celle du Limousin proche tandis que dans cette poche de Vendée c’était la vieille syntaxe de Poitou, haute langue du douzième siècle et ce qui en survivait aux temps de l’écrasement des protestants qui l’a figée telle quelle. Plus tard, loin de la famille et du garage, quand toi tu avais ouvert et lu Rabelais puis d’Aubigné tu avais su que telle était la langue autrefois autour de toi entendue, la langue des marais sous la mer : comprenant non pas seulement cette distorsion par trop de mots oubliés mais une manière de tirer la syntaxe et de l’assembler. Il suffisait d’y ajouter cet art des diphtongues tel qu’il vous reste toute la vie dans l’oreille pour que dans trois mots prononcés toute la lourdeur voire la sauvagerie de ce qu’on refuse à dire mais qu’il faut bien laisser entendre qu’on le sait ou qu’on le pense resurgisse, une manière d’arrêter la phrase trop tôt, de la bouler sur cette fin qu’on vous laisse dans les mains comme à charge. Le bilinguisme que même alors on pratiquait tous de la langue d’ici et de la langue de l’école pas seulement une affaire de langue, mais de porter différemment la charge de ce qu’à l’autre on veut dire.
Voix : lui-même parlant ces derniers mois de la mort, de temps bref que prétendument il lui restait et nous se moquant, l’empêchant de continuer, lui disant qu’avec ses histoires il nous barbait, lui insistant que ce n’était plus comme avant, en lui disait-il, pour le corps et la tête, cet affaissement, une fatigue et nous rétorquant une fois de plus qu’il aimait trop à se faire plaindre et qu’à tout on pouvait résister, que c’était une question de décision intérieure, tenir et pas s’abandonner.