Alain Montcouquiol


Recouvre-le de lumière

Collection : Verdier/poche

Avec un cahier photo

224 pages

7,61 €

978-2-86432-498-0

avril 2007

(collection d'origine : Faenas)

Dans les années soixante, Alain Montcouquiol devient, sous le nom de Nimeño, un des rares toreros français de l’après-guerre. En 1974, il met fin à sa carrière pour s’occuper de celle de son jeune frère Christian qui, sous le nom de Nimeño II, deviendra le premier grand torero français de l’histoire. Les années d’apprentissage et de misère en Espagne, les triomphes dans toutes les arènes de France, d’Espagne, du Mexique, et de Colombie, l’accident et la fin tragique de son frère, c’est cette aventure extraordinaire qu’Alain Montcouquiol raconte dans ce livre bouleversant, plein des tumultes et de la démesure d’une passion véritable.

Nîmes, 14 mai 1989. Dans les corrals, les toros de Guardiola formaient un lot imposant d’animaux de tous âges (4 ans, 5 ans, 6 ans). Leurs corps lourds, musculeux, semblaient plus puissants encore lorsque levant leurs cornes vers les passerelles d’où nous les observions, ils tremblaient de colère. Leurs regards vifs nous emplissaient de crainte et de respect.

Ce mano a mano avec Victor Mendes en pleine féria de Pentecôte à Nîmes était, une fois encore, le cartel populaire entre deux corridas de prestige. La vaillance reconnue des matadors-banderilleros trouverait bien là matière à s’exprimer, à faire du spectacle. Un spectacle dont les promesses, dans l’esprit de certains aficionados, n’iraient pas au-delà d’une démonstration de bonne volonté, teintée même, peut-être, d’une pointe de vulgarité.

Le matin de la course, nous nous étions promenés avec Christian dans les rues autour des arènes, courbant la tête sous les rafales de mistral dont nous maudissions la violence, imaginant ses effets dévastateurs dans les capes et les muletas.

Cette saison 1989, commencée au Mexique, poursuivie au Venezuela, s’était interrompue à la demande de José Luis Segura, le nouvel apoderado de Christian, qui lui avait demandé de renoncer à toute une série de contrats, de regagner l’Espagne pour entamer la saison directement à Madrid. Pour ce premier contrat important, Christian n’avait pu triompher. Le public et la presse, qui gardaient encore en mémoire sa magnifique faena à un toro de Victorino Martín, le 3 octobre 1988, dans ces mêmes arènes, avaient été déçus. Si Christian avait vraiment voulu ce nouvel apoderado, mon remplaçant, il fut pourtant dans un premier temps dérangé dans ses habitudes par les changements que Segura introduisit dans la composition de la cuadrilla, et dans la vie du groupe. Christian eut du mal à s’adapter, d’autant plus que depuis quelques mois déjà, il était entré dans une phase de réflexion extrêmement critique et désabusée. Il portait sur sa vie en général un regard pessimiste et douloureux. En avril 1989, lors d’un festival qu’il toréa gratuitement à Nîmes, avec Paco Ojeda et Marie Sara au bénéfice des sinistrés des inondations, il était encore dans cette phase de doute et de remise en question. Il lui avait suffi d’apprendre que Jean Bousquet, le maire de Nîmes, avait fait demander à l’orchestre de ne pas jouer son paso doble de crainte qu’Ojeda n’en prenne ombrage et se considère mal remercié d’une générosité dont il semblait avoir le seul monopole, pour que Christian se sente blessé, méprisé.

Or, ce matin du 14 mai, malgré ce vent terrible, Christian était pourtant heureux, et notre conversation allait vers les prochains contrats, surtout celui de Madrid, dans quelques jours, pour la féria de la San Isidro. Plusieurs succès, dont ceux de Nîmes et de Vic Fezensac, la veille et l’avant-veille, lui avaient rendu le sourire. Dans les voyages qui se suivaient, dans la chaleureuse complicité de sa cuadrilla, dans le plaisir intense de toréer à son goût, Christian avait puisé à nouveau énergie et confiance.

Lorsque Victor Mendes est resté allongé sur le sable, recroquevillé de douleur, tu as dû penser qu’en plus du toro qui venait de le blesser, tu devrais affronter aussi tous ceux de cette corrida, si mal commencée. Ton souhait jamais réalisé de toréer seul six toros, c’était ici, maintenant, dans l’urgence et la crainte.

Tous se pressent nerveusement autour de toi, effrayés par l’épreuve que tu vas affronter. Tous te parlent, te conseillent, t’encouragent, mais tu n’écoutes pas. Tes paupières se ferment quelques secondes, tu respires lentement, tu relèves la tête et portes ton regard terriblement tranquille vers le toro, là-bas, dont tu t’approches élégamment, comme étranger à toute l’inquiétude qui t’entoure.

Immobile dans les rafales du vent, tu ne bouges pas, le toro frôle ton corps, s’enroule autour de toi, se retourne vite contre tes jambes, et les passes s’enchaînent les unes aux autres, malgré la violence des charges répétées et puissantes qui peuvent t’emporter. Le triomphe, tu le sens déjà, dans le murmure du public, dans les cris de tes banderilleros :
— Bien Christian ! Bien torero !

Pour quelques centimètres d’amour-propre, tu ne recules pas et la corne heurte violemment ta cuisse, tu t’envoles dans les hurlements de la foule et tombes sous le mufle du toro. Les cornes frôlent ton visage, s’acharnent sur ton corps. Tu te relèves en criant : « Laissez-moi seul. » Laissez-moi seul vivre comme je le veux, sentir encore et encore le toro glisser contre moi, avant de me jeter droit sur ses cornes pour le tuer, puis porter les deux oreilles, et l’énorme ovation qui fait trembler l’arène jusqu’à l’infirmerie, où l’on soigne Mendes. Qu’as-tu pensé Christian, qu’as-tu senti au toro suivant, celui qui freinait dans les capes, semblait réfléchir, et décochait ces coups de cornes si dangereux ? Celui qui découvrit ton banderillero Paquito Cervantes derrière sa cape, et l’emporta à deux mètres du sol, la corne posée sur la poitrine. L’horrible vision ! Dans la même charge, il avait foncé sur le cheval du picador, l’avait soulevé, renversé, écrasé au sol avec son cavalier. Dans sa fuite éperdue, le picador était tombé avant d’atteindre la barrière et la panique s’était emparée de la piste et du callejón où Cervantes, le visage exsangue et ensanglanté, était porté dans l’angoisse vers les médecins. Pendant que tu prenais la muleta et l’épée, quelqu’un à deux mètres de toi – tu l’avais entendu – a dit :
— C’est dans la gorge ou la poitrine.

Je suis resté muet. Qu’aurais-je pu te dire ? D’être prudent ? De faire attention ?
Tu étais ailleurs, déjà orgueilleusement décidé à t’asseoir sur le marchepied, le dos collé à la barrière, juste devant la porte de l’infirmerie, à trois mètres de ce toro impossible, qui allait venir à petits pas, en biais, te clouer peut-être contre les planches. Elle servait à quoi, à qui, la grande peur qui bouillonnait en moi, et me tenait pétrifié, le dos plaqué contre le mur de pierre ?

Était-ce à ce toro, ou au toro suivant, ou à l’autre peut-être, que les rafales de vent semblèrent vouloir t’arracher la muleta des mains, découvrant ton corps au toro, et que je t’ai vu sourire ?

Quand ai-je pris conscience que tu boitais ?

Quand ai-je pensé : mais pourquoi banderiller encore puisque le public ne le demande plus, et que tu peux à peine courir ?

Cette histoire, Christian, me dépassait, elle n’était plus que la tienne, elle t’appartenait entièrement, intimement. J’avais cessé de te suivre derrière la barricade, prêt à sauter en piste pour te venir en aide. Bouleversé, je t’ai trouvé si grand lorsque tu as entraîné longuement, limpidement dans le cœur de ta muleta, cet énorme toro de six cents kilos. Et lorsque, dans le silence, tu n’as pas craint pour lui prendre la vie de lui offrir la tienne, lorsque tu as applaudi sa dépouille pendant son tour de piste, lorsque enfin les bras chargés de fleurs tu marchais lentement face au public debout en murmurant : « Merci, merci. » Je me suis laissé rassurer par le grand calme et la douceur de ton regard.
La peur que tu avais chassée de l’arène, m’est revenue soudainement au dernier toro, pendant les quelques secondes qui précédèrent sa mort. Il luttait, chancelait, l’épée enfoncée jusqu’à la garde dans son corps tressaillant, tu tendais ta main ouverte vers ses yeux agrandis et j’ai craint, dans ce moment d’abandon, que tu ne sois plus capable d’éviter une ultime charge furieuse, un dernier terrible coup de corne qui aurait pu te transpercer et te tuer, transformant le triomphe en tragédie, comme dans un mauvais roman.

Le jeune matador de ton rêve, souriant et beau dans son habit de lumières blanc et or, porté en triomphe avec le vieux mayoral d’une grande ganaderia, après avoir tout pris et tout donné à six grands toros de combat, c’était toi.

Cette « corrida des six toros », la dernière dans les arènes de Nîmes, fut le credo d’un grand torero, le symbole parfaitement compris d’une vie tout entière consacrée à une passion.

Dans l’intensité des combats – celui des toros faisant peser sans cesse le danger, celui de Christian contre le vent, contre lui-même – le public s’est vu contraint à une sorte d’examen de conscience. Après la blessure des deux toreros, après que Christian eut évité miraculeusement un nouvel accident, qui aurait pu souhaiter que l’hécatombe continue ? De toro en toro, Christian semblait s’emparer de la force de ses adversaires, se ressourcer en elle pour aller jusqu’au bout de son désir. Le public était passé de l’effroi à l’enthousiasme, puis à l’admiration dans une espèce de communion. Il cessa de regarder passivement pour voir, sentir, et se découvrir pleinement impliqué dans le vertige de la passion. Plaisir et douleur, joie et peur. Ivre de son étrange liberté, de son bonheur, Christian, à chaque instant de cette journée mémorable, rendait si rayonnante son immense passion qu’elle justifiait celle du public.

La Provence / La Corse, 13 décembre 1997, par Edmonde Charles-Roux

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