Didier Daeninckx


La Mort en dédicace

Collection : Collection jaune

Deux nouvelles

96 pages

9,13 €

978-2-86432-335-8

mai 2001

Venu sur les côtes de Bretagne pour y retrouver le souvenir de sa compagne disparue, le narrateur est témoin d’une scène étrange qui va l’inciter à en savoir davantage : au cours d’une fête dans une auberge, un vieux marin est empêché de chanter en breton sur l’air d’une complainte traditionnelle. Le lendemain, il est retrouvé mort. Le récit dévoilera qu’un complot de septuagénaires protège le secret de la cargaison du « dundee de Bob ». 
Sur un mode cher à Daeninckx, les bribes d’une histoire s’ajustent jusqu’à faire resurgir une page d’Histoire oubliée.
De la seconde nouvelle, on ne donnera que les mots de la dédicace qui, par deux fois, est l’envoi qui précède la mort : « À Fiona, qui sait qu’il ne faut chercher aucune excuse, qu’il faut préférer faire face à son destin en acceptant d’en payer le prix. »

Ils m’ont ballotté cent fois comme un colis dans leurs fourgons depuis cette nuit sur laquelle ma vie a buté. Je n’arrive toujours pas, après des années, à pointer le moment exact où tout a dérapé. Le ciel noir, déchiré par les éclairs, le bruit assourdissant des impacts de balles sur les carrosseries, les cris des blessés, puis soudain, résonnant au bout de mon index crispé sur la détente, le cliquetis démesuré du chien percutant le vide, l’inutilité aberrante du flingue que m’avait procuré Fiona juste avant notre seule nuit d’amour… Chaque geste, chaque détail est là, à sa place, terriblement présent et par-dessus tout, ce regard, mon regard, qui se pose, à droite, sur le corps de José allongé sur la banquette arrière. Je revois le sang qui gicle par saccades du trou béant à quoi se réduit sa gorge. Le flot s’épuise à mesure que la vie s’enfuit. Protégé par la portière ouverte, je tente de m’agenouiller, de me lever pour venir à son secours, mais une masse sombre s’abat sur moi, me plaque la face contre l’asphalte rougi, poisseux. Un talon m’écrase la main, la pointe du soulier fait glisser jusqu’au caniveau le revolver que je viens de lâcher, les coups pleuvent, on me tord les bras dans le dos, les mâchoires des bracelets de menottes claquent sur mes poignets. Je perds connaissance un moment, et quand je reviens à moi, les flashes des photographes ont remplacé ceux des armes. On me soulève par les aisselles, puis on me jette sur le plancher métallique d’un premier fourgon de police dont la sirène lacère les rêves des Parisiens endormis. Ce sera la seule fois où je traverserai la ville maintenu immobile par quatre paires de brodequins. Par la suite, pour les interrogatoires, les reconstitutions, les audiences du procès, les transferts, je voyagerai encadré, enchaîné, mais assis. Et je ne cesserai de répéter cette dédicace qui précédait la célèbre signature, sur la page de garde du livre qu’elle m’avait prêté : « À Fiona qui sait qu’il ne faut chercher aucune excuse, qu’il faut préférer faire face à son destin en acceptant d’en payer le prix. » J’en avais fait ma devise.

 

Traductions

 

Θάνατος με αφιέρωση, trad. Vasílis Papakrivópoulos, Vrilissia, Angelus Novus, 2018 (grec).