Gesualdo Bufalino


Tommaso et le photographe aveugle

Collection : Terra d’altri

Roman. Traduit de l’italien par Bernard Simeone

192 pages

14,70 €

978-2-86432-304-4

janvier 1999

Tommaso Mulè, ex-journaliste devenu gardien d’un immeuble inachevé dont il occupe le sous-sol comme le personnage de Dostoïevski, assiste au meurtre de son ami Tirésias, aveugle et photographe, un des paradoxes qui constituent le cœur du livre. Plus encore que l’intrigue – une affaire triviale de mœurs et de corruption – compte dans ce roman le microcosme de l’immeuble, répertoire à la Pérec revu par une misanthropie non dénuée de tendresse.

Si Tommaso et le photographe aveugle, paru quelques jours avant la mort de son auteur, ne se déroule pas en Sicile mais aux portes de Rome, Bufalino demeure profondément sicilien : dans un cadre faussement réaliste, il mêle en virtuose énigmes et pastiches pour créer un jeu baroque éblouissant. Le raffinement voluptueux de son écriture contraste en permanence avec le caractère sordide des situations. Souvent proche du rictus mais refusant le cynisme, il livre à son lecteur une détresse vraie et la crainte que la littérature ne soit que drogue face à la folie du monde.

Gesualdo Bufalino (1921-1996) n’a que rarement quitté sa ville natale de Comiso, dans le sud de la Sicile, où il fut enseignant. Ce n’est que la soixantaine venue qu’il publia son premier livre, Le Semeur de peste, qui l’imposa d’emblée comme un grand écrivain.

 

Cet ouvrage a reçu le Prix Fernesina-Biblioteca Europea 1999.

On frappe. Je sais déjà qui c’est avant qu’il n’entre. Il a donné un coup avec la pointe ferrée de sa canne, c’est Tirésias, le photographe aveugle. Tirésias, façon de parler : c’est le baptême que moi je lui ai imposé afin de l’anoblir. Pour rendre hommage à la vérité il s’appelle Bartolomeo, familièrement Bar ; plus familièrement encore, en ce qui me concerne, Tir. Avec les lourds jeux de mots afférents lorsque, trapu comme il est, il renverse un meuble ou fait tomber une pile de livres, en digne émule du dinosaure à remorque homonyme. En un mot, un des rares amis que je possède dans cet immense immeuble.

En réponse à mon « entrez », il pousse la porte et avance à tâtons, plongeant sa canne dans l’air comme dans l’eau une rame. Il sait que du seuil jusqu’à ma table il faut compter cinq marches et neuf pas, et les franchit avec la prudence désinvolte propre aux équilibristes sur leur fil. Puis il s’arrête là où il devine que l’attend une chaise libre. Le précède un parfum d’eau de Cologne agressif, c’est son péché mignon.

« Tir, comment ça s’est passé ce matin ? lui demandé-je. La chasse a été bonne ?

— Rien de rien. On n’a vu personne. Une cliente que j’attendais a téléphoné pour se décommander. Cesare est parti, il est en vacances. Et moi j’ai besoin de toi. »

Cesare est l’accompagnateur, fourni par le pensionnat du Divin Zèle, un orphelin de dix-sept ans qui le guide dans ses sorties, installe son matériel, lui décrit les visages, les paysages, les possibles cadrages, lui précise la qualité des ombres, des lumières. Car là réside le paradoxe : à cinquante ans passés, Tirésias, aveugle depuis sept ans (un glaucome), autrefois célèbre portraitiste de mannequins et photographe de nu pour Playboy, s’obstine encore à pratiquer son métier. Avec des résultats, il faut le dire, assez surprenants. De sorte que chez lui c’est un va-et-vient de dames en pleine carrière, de celles qui, lasses de s’adorer devant un miroir, désirent des images moins éphémères qu’elles puissent offrir à leur amant.

Quand l’une d’entre elles lui rend visite, Tir, comme il se doit, éloigne le garçon avant de la faire déshabiller et s’étendre sur une ottomane ou par terre, sur une peau de léopard années trente. C’est désormais une mode, aussi bien pour les stars montantes que pour les femmes au foyer très classe, de venir poser devant ses paupières cousues, devant sa main qui tire des instantanés comme des coups de pistolet. Parfois, pour rassurer les plus farouches, Tir demande à Matilde de l’assister. Matilde est sa sœur, une jeune fille qui habite à côté de chez lui, dans un deux-pièces au troisième étage. Une fille aux jambes lumineuses, aux boucles courtes et rousses, aux yeux écarquillés et avides, comme impatients d’ajouter à leur propre butin de cibles offertes à la vue la ration dérobée indûment à son frère. Elle n’est pas très belle, tout compte fait, mais embellie par des silences mystérieux. Une fille qui disparaît souvent des jours entiers, le plongeant dans l’angoisse, puis réapparaît avec quelque chose de radieux dans la démarche, dans les gestes. Aujourd’hui, justement, c’est un de ces jours où elle est introuvable et Tirésias est venu demander de l’aide.

Le Mensuel littéraire et poétique, avril 1999, par Michel Vessière

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