Michèle Desbordes


Les Petites Terres

Collection : Collection jaune

128 pages

11,66 €

978-2-86432-524-6

février 2008

« Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir. Il y aura ces rêves de nous qu’ils nourrirent, et nous n’étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu’ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous-mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre cette étrange et brillante, et croirait-on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes. »

Les Petites Terres est un récit d’un seul tenant, tout entier livré à l’évocation d’un amour dont la secrète permanence – au-delà des déchirements, de l’exil et de l’ultime séparation – est la part lumineuse du dernier livre de Michèle Desbordes.

Il était là parmi ces vieilles où je le trouvais encore parfois, parlant encore avec elles, ayant avec elles encore cette sorte de conversation courtoise et semblait-il enjouée, avec sa mèche sur le front et le même très suave, incomparable sourire, sachant que j’allais venir et m’attendant là tranquillement pour que nous allions faire un tour dans la rue où déjà il ne pouvait sortir seul sans s’égarer ou bien (et alors il se perdait tout autant et ne pouvait plus revenir) marcher et marcher en direction de son ancien quartier, sans le savoir, sans se le dire bien sûr, comme poussé par on ne sait quel instinct, quelle irrésistible habitude remonter la rue d’Alésia jusqu’à la place et de là continuer en direction de la Seine, connaissant, ayant connu pour y avoir à trois reprises vécu ce quartier mieux que tout autre, revenant sur ses pas, revenant sur sa vie comme l’animal chassé de son gîte par la mort d’un maître et qui parcourt dit-on des distances qu’on n’imagine pas pour aller le retrouver là où il repose, rester là des heures entières à gémir près de la tombe, comment donc était-ce possible, traversant la place dans l’emmêlement de voitures de piétons et de motos, ayant moins peur sans doute des voitures et des motos que de se trouver enfermé seul dans la chambre à regarder par la fenêtre, et peut-être étant venu à bout de la traversée s’installait-il là à la terrasse d’une brasserie devant l’église où il regardait les gens passer, oubliant alors peu à peu où il allait de ce pas et renonçant à son périple, à cette avancée hasardeuse et pleine de périls dans la ville soudain hostile, à moins qu’ayant bu le thé et mangé les gâteaux qu’il avait commandés il n’ait continué vers la rue des Plantes puis le métro Plaisance, passant la banque et le marchand de journaux d’autrefois et franchissant à un moment ou un autre sans doute la rue Didot et avec la rue Didot un pan entier de vie, revenant, rôdant là autour du bonheur enfoui, oublié, et peut-être était-ce un de ces jours qu’au 18 ou au 20 de la rue d’Alésia on s’étonnait de ne pas le voir réapparaître pour le dîner et qu’on commençait à le chercher, à se renseigner dans les rues du quartier et donner un premier coup de téléphone au commissariat, ils disaient qu’un matin à l’aube ils avaient trouvé sur le bord du périphérique une petite vieille en combinaison ou chemise de nuit, elle n’était pas de leur maison, non pas de leur maison, mais c’était des choses qui arrivaient il fallait bien le comprendre, aussi proposaient-ils une étiquette, un badge avec le nom et l’adresse à porter épinglé sur la veste ou le manteau de sorte qu’il n’y ait pas, qu’il n’y ait plus d’incidents de ce genre fâcheux pour tout le monde, et alors l’étiquette, le badge bientôt tu les portais bravement, comprenant bien que par ce signe on te distinguait des autres, de ceux qui n’en portaient pas, comprenant chaque jour un peu plus que quelque chose n’allait pas.

French Review, 83.1, par Elizabeth Berglund Hall, Ithaca College (NY) (en anglais)

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